Toute la lumière sera faite…

I

Jour de poubelle. Robert Radcú avait deux sacs bien pleins et il avait aussi très envie d’une petite marche digestive après le diner. Les poubelles n’étaient relevées que le mercredi, au village en contrebas et il n’était pas question de garder les têtes de maquereaux cuisinées ce soir pour le compost. Des touristes s’annonçaient demain pour sa table d’hôte et ça n’était pas si courant, même en plein mois de juillet. Il faut dire qu’isolé comme il l’était, à quinze kilomètres du prochain restaurant, en haut de la vallée, par la route à peine carrossable, il fallait le connaître pour le trouver. La fille du syndicat d’initiative lui avait bien proposé de l’inscrire sur leur système internet mais ça n’était pas son style ! La réputation de ce qui autrefois était un vrai restaurant avait perduré, et de temps en temps on lui envoyait quelques clients qu’il acceptait avec le plaisir de voir casser sa solitude et de pouvoir parler de ces Cévennes qu’il avait quasiment fait siennes. Cela faisait si longtemps ! Quarante-cinq ans ! Il était accepté comme un des leurs, passées les vicissitudes des premières années. Peut-être est-ce qu’il embellissait un peu tout de même ! Il ignorait que parmi les plus anciens au village certains l’appelaient encore le rom.

En route pour deux kilomètres cinq, ça ne lui faisait pas peur ! Bon pied, bon œil, encore jeune, Robert ! Un sac dans chaque main, il prit la route en lacets où à cette heure encore plus qu’à une autre aucun véhicule ne sera croisé pendant la descente au village. La route serpentait. La végétation chauffée au soleil pendant la journée exhalait une odeur d’épices, de menthe sauvage, de thym, de romarin, de genièvre, de cyprès et même de myrte. Il humait ces odeurs encore chaudes en prenant soin de tenir ses deux sacs un peu à l’arrière. Le vent soufflait dans le bon sens, ce petit vent d’autan montant de la vallée les jours de grand beau temps.

Il abordait le virage en épingle à cheveux quand une odeur désagréable lui chatouilla les narines. C’était énervant alors que la balade se présentait sous des dehors paradisiaques jusqu‘alors du point de vue de l’odorat. Il mit ses deux sacs vers l’arrière regrettant de ne pas les avoir enfermés dans un troisième. Il abordait le fond du val là où un joli petit pont enjambait un torrent celui-là même qui alimentait la source dite des amours, la bien connue au village, quelques lacets plus bas. Et l’odeur se précisait, une odeur de charogne pensa-t-il. Étonnant car les charognes on n’en trouvait plus dans ce coin des Cévennes depuis la réintroduction des vautours moines et des aigles royaux. Il avait lui-même participé aux premières campagnes en fournissant des contacts d’amis lointains de la famille dans les montagnes moldaves. C’est ainsi que les aigles royaux de Roumanie s’étaient acclimatés au massif des Cévennes et terminaient le travail des vautours en s’attaquant aux squelettes même après le passage de leurs prédécesseurs.

L’odeur se précisait vraiment. Pour en avoir le cœur net, il lâcha ses deux sacs en plastique noir et les posa un peu en contrebas de la route. Il s’avança jusqu’au pont où d’habitude l’assaillaient plutôt des souvenirs de sa grand-mère dansant des sirbas endiablées sur les petits ponts de Moldavie. Il ne se doutait pas que plus jamais il ne pourrait passer sur ce pont en pensant à elle. Il ne vit tout d’abord rien mais l’odeur ne permettait aucun doute. Il se pencha côté torrent – des bêtes pouvaient exceptionnellement glisser du plateau quand le vieux berger s’était trop éloigné des marges du troupeau – mais ne vit toujours rien dans la lumière qui baissait. Il se dirigea de l’autre côté. Ce qu’il entraperçut le fit se figer sur place. Un visage humain, les yeux ouverts, exorbités, ceux d’un mort en état de décomposition avancée lui faisait face. La tête gisait dans les cailloux du ruisseau, était-elle encore attachée au corps ? Il se résolut à vérifier. Il était bien sous la route, comme s’il venait seulement de descendre, amolli et poussé par le courant. Mais le plus terrifiant était que ce visage, il le connaissait. Il se trouvait en face de cette vieille canaille de Gaston Delmas qu’il n’avait cessé d’éviter depuis qu’il vivait au village ou plus exactement depuis cette rentrée scolaire de 1972 où il lui avait fait vivre la pire humiliation de sa vie. Il ne put se cacher une froide réalité. Il n’était même pas peiné. A son avis il n’avait eu que ce qu’il méritait et il valait mille fois mieux que ce soit Delmas que n’importe qui d’autre au village. Pourquoi lui ici ? Cette ordure avait aussi bien pu être en morceaux au fond de ses sacs mais … Quoi faire ? Il s’avisa qu’aller à la police pourrait paraître suspect, au vu du contentieux connu de tous avec le défunt, et sans cesse ravivé à la moindre alerte ces dernières années. Il était sonné tout de même.

Il allait passer, avant d’atteindre le village, au-dessus du mas où se tenait le rassemblement annuel de ceux qu’il appelait « les indiens » et dont il avait rencontré le chef, comme il le nommer pour blaguer, deux ou trois ans auparavant. Le bonhomme venait du Canada. C’était un sage d’une tribu du Québec dont il avait du mal à retenir le nom. Mais  pour sûr, depuis qu’il lui avait cuisiné du sanglier dans sa cuisine avec terrasse dominant la vallée, rien que pour eux deux, en devisant avec une bonne bouteille, des liens s’étaient créés… Il avait appris que le vieux était revenu, et c’était seulement à deux cents mètres de là. Il aurait bien un conseil à lui donner, d’autant qu’il connaissait la victime, le vieil indien! Tout comme il avait rencontré quasiment tous les anciens du coin.

II

« Putain – le vieux Gas t’es parti ce que ça m’fait – tirer une taf – mon si jeune père, mon si fringant père, t’as fini l’été de tes méfaits – sous un pont ils m’ont dit – comm e une vieille carcasse de mouton chu – je parie qu’il y a déjà plein de mouches dessus – Gas tu m’fais le coup des séries TV – y a belle lurette que j’lis plus de polar et toi il faut que tu fasses l’intéressant com’ d’hab – c’est ce que disait maman – Gas il nous laisse jamais en peine – j’ai pas eu le temps de lui demander ce qu’elle entendait par là – maman redis le encore une fois – t’étais en peine ? Ou bien il t’en sortait par ses conneries ? Rage ! Rage ! Rage ! Tu t’en fous. Personne n’aura plus le temps de se le dire une autre fois – tu me faisais lire Rapetou et Pat Hibulaire, tu levais les yeux vers moi et tu riais – ta bouche riait – tes yeux et les miens se sont toujours détestés – et moi j’fais comment, là ? Remonter dans les Cévennes, trou de merde – châtaigniers de mes deux et tous ces demeurés, je les imagine, Radcú, Taminik et la fille Dieudonné – moi c’que j’pense, c’est pourquoi y en a pas un qui l’a fait avant. Moi, j’t’imaginais t’endormir au volant avec une chouette fille à tes côtés comme t’as toujours su les emberlificoter – Gas t’étais un peu comme un bambou, tu traçais avec les yeux qu’on aurait pu dire bridés quand tu t’murgeais – merde plus de clope – « Rachid tu files à la Civette, ma bichette, une cartouche ! » – ça ressemble à quoi un père mort ? Sous un pont ? Quel pont ? T’étais habillé comment ? T’étais beau, mon père – j’peux rien y faire, tu en jetais, t’étais mon héros – et maman, une légende – sauf que maman qui répétait Gas, il nous laissait jamais en peine, c’est moi qu’elle a laissé en peine – elle a fini épuisée – t’as chauffé toutes les filles – toutes les femmes qu’on sait même plus qui est qui dans ces putains de Cévennes – de toute façon les mecs t’aimaient pas – une jolie gueule métisse qui s’la jouait russe coréen – papa, tu m’faisais rire et j’te déteste – avec toi on se marrait plus que dans les veillées protestantes où ça chiait gris – ivre mort tu gueulais encore et encore Перемен! Перемен! C’est loin c’est mal ça fait mal « Ben il était temps Rachid, allume m’en une » Personne le sait ou tout le monde le sait – c’est des taiseux là-haut – moi c’est maman qui me l’a dit – je le sais – ses yeux – sa main devant la bouche – sa peau blanche trop blanche – fermée – morte avant la mort – ma chérie, répète… la densité et la gravité du mâle, c’est sa queue – non maman, faut pas parler comme ça et à travers la vitre, Gas qui se débarrasse de l’autre fille et remonte son froc – la gerbe encore aujourd’hui – Gas le maudit, Gas mon père tordu, Gas haï, Gas aimé – certains vont savoir – je vais parler et me taire – fais chier, même ta fin est culte. »

¤¤¤

Côme avait décidé de quitter Paris pour partir à la recherche de son frère qui habitait dans les Cévennes d’après la voix de cet inconnu qui lui avait laissé un message sur son répondeur ce matin-là. En effet, cela faisait 7 ans qu’il avait appris son existence, lors de la succession, suite à la mort de ses parents adoptifs quand il avait hérité d’une maison. C’est à cette époque, qu’il avait entrepris une enquête pour rechercher sa trace et trouver des réponses à ses questions. Éprouvé une nouvelle fois dans le chaos de sa vie mouvementée, il était  dans un K.O profond et pour l’instant ne voulait pas entendre parler de son héritage, il n’avait plus qu’une seule idée en tête : retrouver son frère. Comment était-ce possible ? Qu’était-t-il devenu ?

Après s’être défoulé quelques temps à la boxe, il avait pris des cours de Kungfu, ce qui l’avait rendu plus souple pour esquiver ses adversaires avec moins de brutalité. Cet art Martial l’avait rendu puissant dans son corps et avait développé son self contrôle car il était fougueux, réactif et agile comme un singe.

Sa vie durant, il n’avait rencontré l’amour qu’une seule fois, au lycée, elle s’appelait Lisebette, il ne l’avait jamais revue, ses parents ayant déménagé l’année suivante et sans explications. Depuis, il n’avait que des relations de passage, par peur de s’attacher ou de la rupture.

Il ne se souvenait plus de rien, sauf de sa chute de moto lorsqu’il avait aperçu cet avion foncer sur la tour où ses parents travaillaient. Devant ses yeux ébahis, il avait quitté la route et perdu le contrôle. Puis le choc et son amnésie à l’hôpital : l’annonce de leur décès et la proposition d’adoption par une famille désireuse de lui apporter une nouvelle vie… Il avait souhaité alors tourner une page …

Côme avait sorti sa camionnette Rose, souvenir de ses 18 ans quand il l’avait aménagée pour faire de la musique Country avec ses copains de lycée ou pour s’isoler et lire. Il prit sa moto qu’il y glissa , sa guitare, les cartons de livres qu’il avait préparés pour les vendre et quelques affaires personnelles, décidé à se rendre dans les Cévennes. En cette fin de mois de juillet, le temps était couvert, la radio annonçait de l’orage. Une pluie diluvienne s’abattit sur la route. Il ne voulait pas perdre de temps, mais fut contraint de s’arrêter en Lozère pour prendre de l’essence et pour faire une pause afin de se ressourcer. Il s’arrêta sur une aire d’autoroute, prit le journal au kiosque à journaux, un plateau repas au self et s’installa dans un coin de la salle. C’est alors qu’en tournant les pages, il fut attirer par un article à la rubrique des faits divers, attiré par une photo… L’article parlait d’un cadavre découvert sous un pont à proximité de la ville de Lasalle dans les Cévennes, là où il avait rendez-vous. Un homme qui avait découvert le corps était en garde à vue. L’article mentionnait le nom d’une juge d’instruction, Aurélie Dieudonné, chargée de l’enquête. Il prit un café en attendant que l’averse se calme et reprit le volant, décidé à se rendre sur place.

III

Côme était arrivé en Train à Paris à l’âge de 16 ans, coiffé d’un bob bleu, une guitare à la main et un harmonica en bandoulière autour du cou. Tout droit sorti de la Comtesse de Ségur, habillé d’un jean couleur grain de café, santiags aux pieds.

La fanfare l’avait accueilli comme un héros, lui, le survivant adopté par une famille de renom qui souhaitait offrir une nouvelle vie à un jeune orphelin, victime de l’attentat de Wall street  aux Etats Unis en décembre 2001. Mais voilà, après un brillant parcours scolaire et universitaire où il avait fait des études d’histoire, de français et de littérature, il avait entrepris de s’engager dans la police en passant le concours organisé par l’état en cette période tumultueuse où les attentats terroristes montaient en puissance au niveau national et où la peur régnait… Il avait un tempérament fougueux et enragé, défendait la veuve et l’orphelin et les droits des citoyens en lien avec ses valeurs humanistes, luttait contre la discrimination.

Ses belles années éclatèrent en lambeaux le jour où ses parents adoptifs furent victimes d’une explosion en plein cœur de Paris, en 2011, dans une brasserie du 5ème arrondissement où ils étaient allés diner en amoureux.

Sa vie avait alors basculé dans l’horreur et la colère. Il démissionna de son poste et décida de partir à l’aventure à Bord d’une camionnette rose où il glissa sa moto, ses instruments de musique et quelques affaires personnelles. Le temps était venu pour lui de partir à l’aventure.

¤¤¤

Avant de finir sa journée, Taminik avait pour tradition de s’installer en tailleur devant la hutte de sudation, côté Est, assis dans l’herbe mouillée par la rosée du matin. Les yeux mi-clos, il écoutait les bruissements de la nature environnante qui sortait doucement de sa torpeur nocturne. Ce moment de communion, de méditation, était primordial et conditionnait la manière dont il aborderait les évènements de la journée.

Il perçut alors un craquement inhabituel derrière lui. Il ne se retourna pas, mais portant alors toute son attention sur ce bruit, il décela le pas d’un homme. Poursuivant sa méditation, il sentit que l’homme s’avançait tranquillement, il ne se cachait pas, s’approchait de lui en évitant de le déranger. Il s’arrêta à deux pas derrière lui, la respiration saccadée, le souffle court. Taminik se retourna alors « Quelle nouvelle viens-tu m’apprendre ? » demanda-t-il

Robert, livide se tenait raide face à Taminik se tordant les mains, prononçant des mots incohérents. Taminik s’approcha de lui, lui posa les mains sur les épaules, en pesant de sa force tranquille il l’obligea à le regarder droit dans les yeux.

– Ce que tu as vu doit sortir de ta tête. Ne le garde pas en toi, tu ne pourras pas le porter longtemps. Que les mots sortent de ta bouche afin qu’à mon tour je reçoive ta déclaration et la porte avec toi.

Robert sentait les mains de l’indien peser sur ses épaules. Ses jambes alors flageolantes se contractèrent. Regardant Taminik il articula dans un souffle

– j’ai vu dans le torrent le corps d’un homme…. enfin…. je crois, je ne sais plus, mais il était mort, j’en suis sûr…

Taminik ferma les yeux, lâcha la pression de ses mains sur les épaules de Robert, son regard se perdit un instant puis revint à lui, il dit

-Accompagne-moi jusqu’au torrent, nous serons deux à porter ce mort.

¤¤¤

« Ma journée démarre très fort. A peine ai-je le temps de méditer que déjà Robert, cette vieille canaille, découvre un cadavre. Là, juste au bord du torrent. Je t’accompagne Robert, mais attention, que va-t-on faire de cette découverte gênante ?  Parfois il vaudrait mieux ne rien dire, ne rien voir. Robert est venu me chercher. Je ne peux reculer. Voilà le corps ! Il gît sur le ventre, la tête tournée sur le côté droit, l’œil ouvert vers le ciel semblant regarder son exécuteur.

Je pense à ce crime qui divisa deux frères célèbres : Caïn et Abel. Lutte fratricide dont les conséquences sont toujours bien vivantes aujourd’hui. L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. L’injonction est claire dans la bible : Tu ne tueras point.

J’ai fait mien cet enseignement reçu lors de mon passage chez les bons pères à Sainte Rose du Nord. Tu ne tueras point, Ok !! Mais quand même ce Delmas je ne le connaissais pas sinon pour l’avoir croisé au bistrot du village. Il me saluait d’un Tiens voilà l’indien, t’as encore oublié ton tambour et tes plumes ? L’envie de lui casser la figure m’a souvent démangé ! Je ne répondais pas, le sang bouillonnait dans mes veines mais j’ai déjà goûté aux geôles des blancs, plus jeune, pour des bagarres qui couronnaient inlassablement les beuveries et l’ennui dans lesquels nous étions maintenus. Tu ne tueras point…  Je ne peux m’empêcher d’imaginer que celui qui a fait le coup avait quelques  bonnes raisons de l’envoyer ad patres. J’ai sondé Robert, je ne le vois pas trucidant cet ivrogne… Pourtant leur relation n’était pas au beau fixe… Ils ont appris à s’ignorer et peu à peu à tirer un trait sur les rancœurs mal digérées du passé.

Quand j’ai accompagné Robert à la gendarmerie… Mon passé m’a sauté au visage, par chance jamais je n’ai tué qui que ce fut, amoché certes oui. Tuer non ! A vrai dire ce n’est pas l’envie qui m’a manqué mais je ne franchissais pas la ligne de démarcation.

Avoir un mort sur la conscience c’est difficile à porter. Vous pensez régler son compte et vous débarrassez du litige en le tuant… vous ne faites qu’aggraver votre situation ! Cette mort-là est un pansement sanguinolent sur une plaie ouverte qui ne cicatrise pas. La mort d’un homme quel que fut sa vie, exemplaire, ignoble, c’est toujours la fin d’une histoire, mais c’est aussi le début d’une autre histoire… Pourquoi Robert es-tu venu me chercher ? Qui a bien pu en vouloir à Delmas au point de le supprimer, effacer son passage sur cette terre, le nier, interrompre violemment sa destinée ? Qui sont ces vautours qui tournoient autour du cadavre avant de le dépecer ? Quels secrets enfouis sous des années de silence portent ce mort ?…Ce soir la lune tu m’épies de ton œil borgne, mon cœur bat la chamade, le vent souffle en rafale. Il me faudra du temps pour résoudre l’énigme, trouver celui qui a tué, trouver la deuxième victime… »

IV

En arrivant sur les lieux, il aperçut au loin un homme qui semblait se parler en courant et qui poussait des cris.

IL posa sa moto, le bruit de celle-ci avait attiré l’attention de Taminik qui vint à sa rencontre :

-Bonjour, vous êtes bien Taminik ? Pouvez-vous me recevoir ? Je viens de Paris et je recherche mon frère.

-Installez vous dans le salon, dans un instant je suis à vous.

Pendant ce laps de temps Come avait balayé des yeux l’endroit et les objets de la pièce où était installé un poêle. L’air de la pièce était doux et sentait l’encens. Quelques bougies trônaient sur une table et des débris de verres dépassaient du tapis.

Taminik revint avec son bâton de parole à la main, celui-ci était cerné de verdure.

Il s’installa en tailleur confortablement sur un tofu invitant Côme à s’asseoir en face de lui sur un cousin.

-Je vous écoute.

-Si je suis venu vous voir c’est parce que l’homme avec qui j’avais rendez-vous aujourd’hui est mort. Je l’ai appris par le journal, connaissez-vous cet homme ?

Côme tend le journal à Taminik qui le prend, parcourt l’article puis, regardant Côme :

-Je connaissais celui qui est mort, vous aviez à faire à une crapule de renom, un être qui par le passé fut violent et qui a commis de nombreux délits. Malheureusement, s’il est mort, peut-être y a-t-il une vérité qu’on ignore. La nature de l’homme est complexe et déroutante mais pour l’instant l’enquête est menée par une juge qui a été chargé de l’enquête. Je ne suis pas sûr d’être la personne qui peut vous éclairer concernant cette affaire, s’il y a eu meurtre, reste à prouver…

Côme tend le journal à Taminik en continuant à parler

-Je suis surtout à la recherche de mon frère et je suis inquiet. Ce Delmas semblait le connaitre et devait me faire des révélations avant de me donner son adresse.

Côme reprend sa respiration, ému :

-Mon frère s’appelle Julien, je ne connais pas son nom de famille aujourd’hui, cela fait 7 ans que je le cherche.

-Si j’ai bien compris, vous avez un frère que vous ne connaissez pas ?

-Oui, c’est une longue histoire mais moi-même je ne comprends rien. J’ai appris son existence après la mort de mes parents adoptifs, j’ai fait des recherches, j’ai engagé un détective privé mais en vain. Je le pensais aux états unis et au final on me dit qu’il est dans les Cévennes. Je n’y comprends rien.

Taminik surpris :

-Vous me dites avoir eu des parents adoptifs, et vous ignoriez l’existence de votre frère, racontez-moi. Comment est-ce possible !

Il avait devant lui le frère de Julien. Celui-là même qu’il venait de recevoir en état d’agitation.

Il se redresse, lève la tête, reste silencieux un instant puis agitant son bâton de parole, reprend.

-Concernant votre frère, je le connais, la ressemblance avec vous est surprenante ou presque ! mais j’ai besoin de savoir ce qui vous amène à vouloir le rencontrer après tout ce temps…

Côme se sentant en confiance face à cet homme à la voix chaude et douce

-Ma vie a basculé à deux reprises, le jour où j’ai perdu mes parents aux Etats Unis où je suis né. C’était en septembre 2001. Ce jour-là, je circulais à moto pour rejoindre mes parents avec lesquels j’avais rendez vous pour déjeuner. Ils avaient quelque chose d’important à me dire. Lorsque en me dirigeant face aux tours sur l’avenue du Building Center, j’ai aperçu un avion percuter la première tour… là où ils travaillaient. J’étais captivé par cette fumée puis j’ai vu la tour s’écrouler et j’ai alors perdu le contrôle de ma moto. Je me suis retrouvé à l’Hôpital, inconscient. A mon réveil j’étais amnésique, mes papiers mentionnant mon nom, on m’apprit la mort de mes parents. N’ayant plus le goût de vivre, choqué, le service social m’a proposé d’être accueilli par une famille. Celle-ci, fortunée, vivait en France, ils souhaitaient m’aider quelques temps puis ils m’ont adopté. C’est ainsi qu’arrivant à Paris, j’étais encore un enfant malgré mes 16 ans et je suis devenu adulte. Après quoi, j’ai suivi ma scolarité, fait des études et je suis rentré dans la police il y a 7 ans. Jusqu’à ce jour, en novembre 2011 où l’attentat a tué mes parents adoptifs en plein cœur de Paris. Ce fut le choc du K.O pour moi… et vint le jour où le notaire de famille m’apprit, lors de la succession, l’existence de mon frère.

Taminik touché par l’histoire qui semble congruente à ses yeux :

–  Je connais votre frère en effet, il s’appelle Julien Valion, lui aussi a été adopté par le passé, aujourd’hui, il vit dans le village et vient de sortir à l’instant, vous avez dû le croiser.

– Pouvez-vous me donner son adresse ?

–  Avant je dois vous parler de lui pour vous prévenir de son état, il est très perturbé suite à la découverte du corps de Delmas sous le pont. De nature très sensible, il prend tout à cœur et votre rencontre doit être organisée car Julien est d’un tempérament imprévisible. Ceci dit, il est fort probable que votre histoire familiale soit à l’origine de ses problèmes métaphysiques, croyez-moi, il me semble que vous devriez attendre un peu et rencontrer la juge d’instruction chargée de l’affaire du meurtre, avant de le rencontrer. Elle pourra probablement vous aidez.

–  Oui mais alors, pouvez-vous prévenir mon frère que je le cherche ?

– Je vais faire en sorte d’organiser dès que possible une rencontre entre vous deux. Je vous remercie de votre confiance.

V

Robert Radcú reprenait le chemin parcouru le soir de la découverte macabre pour se rendre à la convocation à la gendarmerie. Il marchait d’un pas moins alerte, même s’il n’avait rien à porter. Il allait passer le lieu du crime mais il ne s’y arrêta pas. Le pont avait évidemment été nettoyé et les traces des allers et retours des véhicules – des gendarmes, de la morgue – étaient encore visibles sur les gravillons des bas-côtés. La maison de Delmas était la suivante en contrebas de la route non loin du camp où les touristes venaient rencontrer l’indien chaque été. Une jeune femme avec un sac de voyage allait s’y engager. Ils se saluèrent de la tête et au moment d’amorcer la descente elle se ravisa. Elle se sentait l’envie de parler à quelqu’un.

– Bonjour ! Vous êtes d’ici ?

– Bonjour Madame ! Oui ou non, selon l’optique qu’on prend. Depuis quarante-cinq ans environ. Et vous ?

– Moi, je viens d’arriver. Cela fait vingt ans que je n’avais pas mis les pieds dans les Cévennes

– Et alors ? Rien n’a changé par rapport à mon souvenir. C’est incroyable, effrayant et rassurant à la fois

– Si je peux me permettre qu’est-ce qui vous amène ici ?

– La mort de mon père

– …

– Il a apparemment été assassiné bien que cela n’ait pas été élucidé, l’enquête ne fait que commencer.

– J’hésite beaucoup à le dire, je connaissais votre père

– J’imagine que plus ou moins tout le monde se connait ici

– Bien sûr ! Moi je tiens un restaurant en perte de vitesse si je peux dire, et bien que je voie plus de touristes maintenant que de cévenols ils me connaissent eux

– Je ne l’ai pas dit mais je suis désolé. Figurez-vous que je me rends à la gendarmerie, d’ailleurs va falloir que j’y aille.

– Pas possible ! J’y suis convoquée aussi. Attendez, on va faire route ensemble ! Vous allez m’expliquer des choses que j’ai besoin de savoir.

Elle regarda autour d’elle, reprit son sac posé à côté d’elle et se dirigea vers le tronc d’un vieux châtaignier énorme ouvert en deux probablement par la foudre, le contourna et y plaça le sac en le poussant sans ménagement pour qu’il ne dépassât pas

– Je n’ai rien de bien précieux là-dedans, reprit-elle, tout est dans mon sac à dos. Elle désignait un sac en cuir. Allons-y ! A quelle heure êtes-vous convoqué ? je suppose qu’on n’y va pas ensemble ?

– Quatorze heures pour moi

– Quinze heures trente, mais j’ai besoin d’un café et de manger quelque chose. C’est possible sur la place ?

– Oui quand même. Il y a toujours le grand café du marché. Vous avez connu ?

– J’y suis allé chercher mon père de temps en temps à la demande de ma mère pour le repas du soir quand il n’était plus en état de s’arrêter.

– Votre mère Cécile ?

– Vous la connaissiez ?

– Un peu oui, une très belle femme, comme vous, si je peux me permettre

– Mes parents il n’y avait pas plus dissemblables

– Je vous crois

– Que vous en parliez m’intéresse. Dans l’immédiat même si je suis très partagée sur ce que je ressens par rapport à la mort de mon pater ça me serait utile, j’imagine, de savoir ce qui s’est passé ! Croyez-vous pouvoir m’aider ?

Robert Radcú réalisa qu’il parlait depuis vingt minutes à une quasi inconnue qui allait chronologiquement le suivre dans ses déclarations à la police, lui, considéré comme suspect et il se sentit un peu désarçonné. Mais cette femme qui ressemblait à sa mère par la finesse de ses traits, par sa voix et surtout sa bouche, lui était à priori sympathique et il choisit de lui faire confiance.

– Je veux bien car j’aimerais bien comprendre moi aussi et je me méfie de ces nigauds de gendarmes de la station locale. Ils sont bêtes et méchants. Ça va traîner, faire des vagues…

Elle le regarda un peu interrogative en réalisant qu’il lui proposait de faire une enquête parallèle. Ce n’était pas exactement ce qu’elle voulait dire mais pourquoi pas ? Au point où elle en était, on ne pouvait pas lui reprocher d’enquêter sur la disparition de son propre père ! …. Ne pas occuper intelligemment l’inévitable semaine qu’elle avait à passer ici ?

– Que savez- vous de la vie de mon père ces dernières années ? dit-elle. Nous avions cesser de nous écrire, plus grand-chose à nous dire

– Moi non plus, je n’avais pas grand-chose à lui dire… mais lui se mêlait pas mal de la vie des autres – y compris de ceux qui étaient partis loin d’ici ou avaient le moindre rapport avec le lieu… une maison dont quelqu’un va hériter par exemple et aussitôt c’est qui ?qui va venir ou revenir ici ?il ou elle est comment ?est-ce qu’il a de l’argent ? quel métier il fait ?comme s’il avait peur qu’on vienne fouiller dans ses affaires. Mais j’y pense vous savez tout des détails sur la découverte ?

– On m’a dit au téléphone et vous imaginez bien que j’ai dû aller reconnaître le corps à la morgue en passant par Anduze… un moment charmant ! elle essuya une larme

– Ce que vous ne savez pas c’est que c’est moi qui l’ai découvert. Ce qui fait de moi un suspect

VI

Ida traverse la place bordée de micocouliers et avise un jeune homme

-Bonjour je cherche un tabac

-Pas de chance il faut redescendre à Lasalle. Je roule, vous en voulez ?

-Alors il m’en faudra plus d’une. Je vais rester la journée… au moins

-Moi aussi je suis de passage. Vous êtes là pour le fait divers ?

-Oui on peut dire comme ça. Moi je l’appelle le chaos. Mais roulez-la ma clop. Chuis pas pressée pour aller voir les flics.

-Ici c’est les gendarmes. Vous connaissez la victime ?

-Je me suis frottée à lui, enfant. Il répétait la magie du soir au matin. Il a vampirisé ma vie d’alors. C’est le lot de tous les parents ? Non ?

-Je me sens embarrassé. Ils font comme ils peuvent, non ? Tenez, je vous ai fait la première. On va prendre un café ?

-OK pour dialoguer avec vous à défaut des gendarmes. Ils ne sont pas là pour me souhaiter la bienvenue. Vous cherchez quoi ? Une consolation ?

-Moi ce que je voudrais de mes morts, c’est réentendre leur parole.

-Vos morts ? Moi je n’ai que mes parents.

-Moi aussi – mes parents – tous les quatre. On s’assied là ? Deux petits noirs ! Vous voulez autre chose ?

-C’est ce qu’il me faut. On verra après. Vous avez à peu près mon âge, non ? L’enfance, continent englouti. Mes parents et leur inaptitude à vivre leur relation. Une mise en scène permanente. Deux amants. Une fille, Pfuitt, le père, mort le père, il y a déjà si longtemps, absent de son rôle. Ah oui, vous disiez quatre parents ? Ils vivaient ici ? Une histoire encore plus compliquée que la mienne ? Décidément les Cévennes recèlent beaucoup de secrets. C’est du tabac léger que vous m’avez donné là ? Va m’en falloir le double

-Je suis ici pour ça, dénouer les secrets. Les secrets d’une demeure.

-Mais si on a à peu près le même âge, on s’est connu à l’école non ? C’est comment ton nom ?

-Je n’ai pas été élevée ici. On est partis à ma naissance.

-T’as le cul bordé d’anchois toi. J’ai attendu quinze ans avant de me barrer. Aujourd’hui je suis moins en colère. Tout est révolu, très proche en une nuit. Cette nuit j’ai pas dormi j’avais froid et je frissonnais. Rester avec lui, il m’aurait empêché de vivre ma vie. L’angoisse absolue ! ah ! Puisqu’ils sont quatre morts, tu as une double identité !

-Ce qui est stupide…

-Je comprends ta pudeur. On parle du manque, du chagrin, c’est le début d’un lien entre nous deux. Allez on se lève.

Côme – puisque c’est lui – et Ida qui a pris le bus ce matin pour rejoindre le village où son père est mort s’éloigne de la place. Le jeune homme la guide jusqu’à la demeure dont il a hérité. Ida sursaute.

-Ta demeure, celle-là ! je vais à la gendarmerie. Cela ne sera pas notre seule rencontre. Tu n’aimeras pas forcément mon récit. Moi j’accepte le monde, toi as-tu réaménagé tes souvenirs ? Trembler t’embarrassera-t-il ? On va se caler dans le chaos comme dans un coussin

¤¤¤

Aurélie Dieudonné regardait perplexe les photos du cadavre de G. Delmas transmises par la police. Elle observa un rictus sur son visage d’auto satisfaction. « Combien de personnes avait-il fait souffrir dans sa vie. N’était-il à l’aise que dans le pouvoir du mal sur les êtres humains ? Combien de personnes avait-il rackettées ? Sur combien de personnes avait-il exercé du chantage ? Pourquoi les femmes du village le fuyaient-elles autant ? Viol ? Attouchements ? » Cela fit brusquement remonter en elle le jour où son frère dans la grange l’avait plaquée sur un ballot de paille pour profiter d’elle.

Elle s’était juré ensuite qu’aucun homme ne l’approcherait plus. Les animaux étaient maintenant ses compagnons fidèles et son unique famille

¤¤¤

Aurélie restait dubitative. Ce pont près de Soulages , elle y était passée il y a quelques années. Un si bel endroit !.. Un cadavre !…

Ses parents adoptifs l’avaient toujours considérée comme leur propre fille et ne lui en avaient jamais parlé. Elle grimpait aux arbres dans la magnanerie avec ses frères. Après l’école elle aidait sa mère à aller chercher les vers à soie dans les huniers. Mais un jour un de ses frères lui dit : « Tu n’es pas ma sœur ! D’ailleurs regarde ! Tu ne nous ressembles pas et il te manque un doigt »

Aurélie avait cru que la terre s’écroulait sous elle. Elle avait donné une gifle à son frère.

-Tu mens !

-Regarde ta main ! Regarde ta main ! lui avait dit son frère en courant.

Depuis ce temps rien n’était plus comme avant. Il fallait qu’elle parte d’ici. Brillante élève, elle passa son certificat d’étude et demanda à être pensionnaire au collège. Elle revenait le week-end et quand elle se retrouvait en tête à tête avec sa mère elle ne cessait de la questionner, mais Augustine lui faisait toujours la même réponse

-Je t’aime autant que tes frères !

Elle passa brillamment son bac, obtint une bourse pour aller en faculté de droit à Montpellier. A partir de ce moment-là elle ne voulut plus revoir sa famille adoptive. Seulement sa carrière l’intéressait. Elle serait juge d’instruction pour faire justice.

Tous ses week-end étaient occupés par l’association qu’elle avait créée « que justice soit faite » où elle recevait toutes les personnes s’estimant accusées à tort.

VII

La golf GTI de location semblait négocier seule les virages nombreux de la route départementale. Julien Valion se frottait les yeux et tentait de soulager sa jambe droite prise de crampes. Le GPS indiquait la prochaine arrivée au domaine de Lascouche, ce qui le soulageait. Ultime virage, et à gauche un panneau rustique indiquant le lieu, 50 mètres plus loin, un parking obligatoire. Il grinçait des dents, dans l’obligation qu’il était de transporter tout son matériel sur le dos, quatre appareils, grand angle, pieds, filtres etc… Il revoyait Picsou – le nom qu’on donnait au boulot à son chef – il se revoyait lui décrire le sujet du reportage et surtout prendre l’enveloppe dont il disposait. Petit salaire pour réaliser le portrait de cet amérindien dont seuls certains parisiens voire new-yorkais branchés connaissaient l’existence ? Taminik Takakwitta animait dans ce lieu des rencontres de méditation, de non-violence et développait, pour chaque participant, le lien existant avec les ancêtres et l’origine. In peto Julien se gaussait : « encore un gourou, un homme médecine qui prônait le retour à la nature… »

La première rencontre fut un choc. Il avait en face de lui un homme d’environ 70ans, pas très grand, bâti comme un arbre centenaire enraciné au sol.

Sous la yourte accueillante, son visage apaisé et rayonnant dans lequel deux yeux immensément bleus le reconnaissaient. Valion se sentit enfin exister. Il posa son matériel au sol, oublia l’objet de sa visite et pour la première fois devint humble et sincère. Puis il entendit la voix puissante, calme : « un homme est mort, sa dernière demeure fut un pont et je le retrouve au-delà des nuages »

¤¤¤

– Je souhaite vous interroger à propos de la découverte du corps de G. Delmas dans le petit torrent. Vous avez été prévenu par Robert Radcù , c’est bien ça ? demande l’inspecteur Boulin

– C’est exact, il est venu m’avertir hier soir de sa découverte répond Taminik économisant et choisissant ses mots.

– Que vous a-t-il dit ?

– Qu’il a découvert sous le pont dans le petit torrent, alors qu’il rentrait chez lui, un corps, il s’est arrêté et a reconnu Delmas.

– Pouvez-vous me décrire son comportement ?

–  Plutôt choqué à la suite de cette découverte !

–  Quand vous dites choqué rétorque l’inspecteur, semblait-il choqué par la découverte d’un cadavre ou choqué par l’identité du cadavre ?

– Je répondrai en deux temps : le premier la découverte d’un corps mort, le deuxième quand il a réalisé de qui il s’agissait.

– Il connaissait la victime me dites vous, pouvez-vous m’en dire plus sur leurs relations ?

– Ils se sont connus à l’école lorsque Robert et sa famille sont arrivés au village. Robert me parlait très peu de ces premières années ici. J’ai cru comprendre que pour lui l’intégration fut difficile.

– Qu’entendez-vous par difficile ? demande l’inspecteur un peu agacé par le ton bienveillant que prenait l’interrogatoire : l’impression que petit à petit Taminik mener le dialogue.

– Vous savez, Inspecteur, l’étranger où qu’il aille, d’où qu’il vienne perturbe toujours la communauté existante dans laquelle il projette de s’intégrer. Dans la nature, inspecteur, les greffons ne prennent pas toujours. Il n’y a pas de certitudes, la nature commande, l’homme s’adapte. Enfin, disons que cela devrait être.

– Bon, bien, bien, rétorque B, revenons à Radcù. Si je vous entends bien, Radcù après des difficultés d’adaptation a fini par s’intégrer et la greffe, comme vous dites, a pris !

– On peut l’entendre comme ça ! répond tranquillement Taminik

– Vous connaissez bien Robert ?

– Il venait me voir intéressé et curieux. Je crois que mes origines l’intriguaient. Pour lui, je suis l’indien qui de temps en temps débarque au pays. Un indien, c’est exotique, non ? Dans le fin fonds des Cévennes !! Rassurez-vous, je n’organise pas de Pa-wau, mais je reçois volontiers qui veut bien me voir et m’écouter!

-D’accord, d’accord, mais n’oubliez pas que j’enquête sur la mort d’un homme qui semble-t-il il a été assassiné !

-Assassiné ? Inspecteur c’est vous qui le dites ! Peut-être a-t-il fait une mauvaise chute ?

-Monsieur Taminik, je ne suis pas là pour rigoler !

-Oh mais moi non plus inspecteur, je respecte infiniment votre travail !!

-Que savez-vous de la victime ?

-Comment vous répondre. Je ne l’ai jamais vu ici, on se croisait de temps à autre au café du village. Si je voulais le voir j’étais sûr de le trouver là, sirotant une bière. Pour être franc, Inspecteur, il ne m’aimait pas beaucoup. Normal, qu’est-ce qu’un indien vient foutre ici !

-Vous avez du ressentiment contre lui ? questionna Boulin

-Pas vraiment, disons de la prudence et bien conscient que Delmas avait du mal avec l’étrange. Alors un individu qui veille assis en tailleur le nez dans les étoiles invoquant les ancêtres, les astres imaginez !! Ils finiront tôt ou tard par débarquer par centaines avec leurs flèches, leurs plumes leurs tomahawks !!

-Ne vous égarez pas ! L’affaire est grave !

-J’en conviens, c’est justement parce qu’elle est grave qu’il faut la traiter avec légèreté !

L’inspecteur ne comprenait plus grand-chose au jargon du sage qui souriait vaguement en observant son interlocuteur. Il reprit

-Voyez-vous inspecteur, je crois vous avoir dit ce que je savais sur l’homme qui a découvert le corps, son histoire qui pourrait éclairer l’enquête, sur l’identité du cadavre lui aussi chargé de son histoire que je ne connais pas. Je ne pourrais vous en dire plus.

-Avez-vous une idée de qui aurait pu tuer G. Delmas ?

La question surprend Taminik.

– Inspecteur, ce n’est pas moi qui mène l’enquête, je ne vous dis que ce que je vois et comme on dit chez nous : « Ne chargez pas l’autre de votre fardeau, jetez-le du haut de la falaise. »

Eberlué, l’inspecteur se leva. Sûr ! Il ne rencontrait pas de tels énergumènes tous les jours ! Il était arrivé fier et sûr de lui, il repartait chamboulé, réalisant que l’enquête ne serait pas de tout repos. Il se sentait comme dépouillé, dénudé, ces certitudes étaient tombées les unes après les autres.

Va falloir tout reprendre à zéro ! se dit-il. Quel tordu ce mec ! Peut pas répondre comme tout le monde !

Taminik se leva, fit quelques pas écoutant son cœur battre au rythme du tambour et de la mélopée qui accompagnent le rassemblement des sages qui doivent décider du sort de l’un d’entre eux qui a trahi. Cette musique, ce chant l’habitaient, comme la respiration rythme la vie.

 

VIII

Aurélie restait dubitative devant le carrefour au volant de sa CV. Elle avait pourtant suivi les indications du gendarme Alphonse Robineau depuis Nîmes d’où elle était partie de très bonne heure.

-Vous passez devant le cimetière à droite que vous laissez puis toujours tout droit, vous passez sur le pont et vous arriverez sur la place du village. Là vous verrez le temple se dresser. Vous êtes arrivé, vous voyez c’est très simple, vous ne pourrez pas vous tromper.

Mais pour l’instant Aurélie ne voyait rien que des bambous à l’horizon. Elle aimait trop les arbres, il fallait qu’elle fasse une halte pour aller les saluer, parler à leur âme. Elle descendit de sa de deuche.

– Bonjour les bambous ! Que vous êtes majestueux !

Elle en serra quelques-uns dans ses bras, caressa leur écosse. Au moment où elle s’apprêtait à faire demi-tour, un homme surgit de l’ombre, de la forêt, bien campé, plutôt beau gosse, les cheveux en brosse, des santiags rouges, il grattait sa guitare.

– Mais regardez ces fleurs !

Pour l’instant Aurélie flashait sur le rouge des santiags au milieu de l’effervescence de toute cette verdure

– Quoi ces fleurs ?

– He bien oui savez-vous que les bambous fleurissent tous les siècles seulement et que les premiers ont été observés aux USA… pays où je suis né

Aurélie ne répondit pas. Son métier lui avait appris à observer la personne avant de parler, sentir son âme.

– Ben on voit bien que vous n’êtes pas d’ici…

– Et vous, vous arrivez d’où ? Il la fixa dans les yeux de son beau regard brun et y aperçut son strabisme.

– Je cherche le village de Soudorgues…

– Suivez-moi, j’ai une camionnette rose vous ne pouvez pas vous tromper.

Côme planta sa voiture devant le temple. Aurélie scruta alors le paysage, se pencha au-dessus du parapet et aperçut le pont décrit par l’adjudant-chef.

– Dites-moi c’est quelle rivière qui coule en bas ?

– Heu… le gardon je crois. Mais pas sûr ! On y a découvert un cadavre, il y a deux jours, pas dans un bel état…. Tout mangé par les vers…

– Ah bon ? fit Aurélie qui prit l’air étonné. Mais qui l’a découvert ?

– Les journaux disent que c’est un dénommé Robert Radcú, un habitant du village, enfin… un rom qui tient une table d’hôtes. On lisait un peu de mépris sur son visage

– Ils se connaissaient ?

– Oui je crois, mais ils ne s’aimaient pas beaucoup

– Ah bon ? Mais pourquoi ? Le visage d’Aurélie pris un air interrogateur

– Vieille histoire d’ados et de rivalités. Vous savez les êtres humains entre eux ils ne se font pas de cadeaux ..

Aurélie faillit répliquer : J’en sais quelque chose, mais se tut.

– Je peux essayer votre guitare? Sans attendre la réponse elle s’empara de la guitare fit quelques notes des Beatles ? All we need is love.. Côme observa avec stupeur qu’il lui manquait un doigt à la main droite, l’auriculaire.

– Et votre camion il est super ! Je peux entrer dedans ? Côme n’aimait pas que l’on rentre dans son intimité et ouvrit la porte à contrecœur

– J’y dors, j’y mange et je cuisine aussi des pizzas à l’occasion.

– Vous en faites aussi des végétariennes ?

– Bien sûr.

Elle se sentit soudain proche de Côme et son intuition lui disait qu’elle avait devant elle un bon témoin. Mais elle devait continuer son enquête

– Vous pouvez m’indiquer la maison de Robert Radcú ?

¤¤¤

Le ventre chaud de la yourte me revient. La parole du sage aussi. Du silence n’éprouvez que le son !  Je lui parle de moi, je me parle de moi. Ma vie d’adulte est plutôt une réussite en tout cas si on prend l’angle professionnel. Mais mon intimité, ma vie de garçon et le début de mon adolescence… quel labyrinthe ! ma mère m’a beaucoup aimé, trop aimé et ainsi a détruit le couple qu’elle formait avec mon père. J’étais son enfant, son confident, son amoureux ! Marie Agnès danseuse féminine dont le corps si parfait et la grâce touchaient chacun chacune qui s’en approchait. Je n’étais pas épargné par cet envoûtement. La mort l’a emportée au petit jour, soulagement pour elle, chagrin, colère et haine pour moi.

Le petit carnet recouvert d’une pièce de tricot coloré ouvert sur le genou la faisait revivre dans son écriture. Celle-ci avait les ronds et les déliés de son corps, les enjambements de ses chorégraphies, la lumière et l’ombre de sa vie

Page 32 je m’évanouis. Après un certain temps d’absence je retrouve le passage : un dessin, deux petits cœurs, dont un auréolé d’argent et une phrase il est à moi, c’est un don, merci

Le récit qui suit m’apprend les circonstances de notre vie, ma maman qui ne l’est pas et l’autre la vraie qui n’est rien pour moi, partie avec mon double, l’autre qu’elle a choisi. Mon cœur bat, je viens de découvrir que la sensation permanente d’avoir un double et la peur récurrente de le découvrir, étaient fondées. Marie Agnès puisqu’elle ne voulait pas être appelée maman, se racontait. En tournant les feuilles du journal intime, je tombais sur un portrait, croqué au crayon. Un homme mûr, moustaches, favoris, cheveux longs, barbe, oreille absente du côté droit, cou de taureau. Au bas du croquis, telle une épitaphe : Gaston Delmas, métier : violeur !!!

Aujourd’hui une haine profonde me tenaille. Tous les jours je relis le passage, les détails, la peur, les douleurs, la honte

Tous les jours je m’invente le scénario de la torture du coupable. Je la joue jusqu’au dénouement fatal, la mort et la rencontre ! Dans l’arène il perdra l’autre oreille.

 

IX

« Quand je suis arrivé avec mes parents qui avaient trouvé ces emplois d’ouvriers à la filature de soie, j’étais déjà grand, mais ils tenaient à ce que j’apprenne le français. Ils m’ont mis à l’école du village où je me suis retrouvé le plus âgé de la classe unique. Avec Gaston Delmas, je ne sais pas pourquoi, c’était parti pour des brimades, sur mon incompréhension du français, sur ma taille – j’étais grand mais moins fort que lui, bien sûr – sur mes cheveux roux. J’étais le rom, mes parents voleurs de poules. Son père, il faut dire, était le contremaître de l’usine et il avait un peu de mal à se faire respecter par le mien qui était un plutôt forte tête… peut-être qu’il se vengeait sur moi le lâche ! Je revenais à la maison plein de bleus sans oser en parler. Je prétendais être tombé dans le chemin. En même temps je progressais vite parce que j’avais fait l’école communiste et que le roumain et le français ça n’est pas si éloigné… ça l’a rendu encore plus furieux le jour où le maître m’a rendu une rédaction avec deux points de plus que lui. Je me souviens… ce jour-là, il a menacé de me balancer depuis la cour-terrasse de l’école. Il a inventé je ne sais quoi qui m’a fait punir à sa place. Et puis des années après, est arrivé ce jour de la fête de l’école, pour notre sortie à tous les deux, nous avions le certificat d’études. Nous devions préparer si possible une récitation, un texte que nous aimions dans la langue de notre choix – le maître avait sans doute pensé me faire plaisir en même temps qu’aux parents de beaucoup de copains qui avaient surtout un répertoire occitan. Mais je n’ai jamais pu dire un texte en public sans un trac à mourir, j’ai dû penser à autre chose. J’ai demandé à mon père de me prêter son cymbalum qu’il avait rapporté de là-bas. Je savais que c’était peut-être ce qu’il avait de plus précieux et pourtant, pour me récompenser de mes succès scolaires c’est ce qu’il fit. Il avait eu à cœur de m’enseigner sa musique et j’avais acquis une dextérité assez importante. Ils aimaient bien les copains. J’ai joué. Une petite scène avait été installé dans l’avant cour, et ce, juste en contrebas sur la route, sur des sièges de fortune. Même la circulation avait été coupée ! Quand Delmas a eu fini sa récitation, une sombre histoire de guerre entre écoliers, ça a été mon tour. J’ai dû enchaîner trois ou quatre morceaux tellement je sentais le public conquis. Face à la montagne, celle qui ressemble à ce dont je me souvenais un peu et que les récits de ma mère ravivaient le soir à la veillée, mes mains volaient au-dessus des touches, comme ensorcelées par le rythme rapide des morceaux appris de mon père. J’ai croisé son regard et j’y ai lu la surprise puis très vite la satisfaction teintée de fierté. Jamais je n’avais été si heureux à Soudorgues. J’en avais oublié tous les Gaston du monde. Ceux d’avant et surtout celui-là. Et puis j’ai croisé les yeux de Cécile – ses beaux yeux noirs comme les miens – qui me souriaient avec confiance et j’ai savouré ma victoire. J’avais bien vu qu’elle s’était levée quand Gaston avait commencé son speech insipide. Mais la crapule s’est rappelé à moi quand mon instrument bien emballé dans un fichu coloré prêté par ma mère et auquel elle tenait beaucoup, bien sûr. Il est arrivé derrière moi, sur le chemin caillouteux qui me ramenait à la maison. Il m’a brutalement poussé vers la pente et avant que j’aie le temps de réaliser il a sauté à pieds joints sur la table en acajou sculpté de l’instrument en persiflant plus qu’il ne criait « oh ! merde ! Quelle plaie ce chemin de la filature, je l’ai toujours dit, ils devraient mieux l’entretenir. Mes parents, restés pour recevoir mes félicitations à l’école n’ont pas pu m’assister. Voilà cette ordure mais je ne devrais pas maintenant au point où il en est, a… commencé à saccager ma vie. Mais il n’en est pas resté là. Il a emporté le cymbalum en disant ça doit pouvoir se réparer, je m’en occupe, je me sens un peu responsable. Apporte-moi vingt francs tous les mercredis, je m’en charge, mon père parlera au directeur de la filature qui connait un luthier à Nîmes, tu sais celui qui s’occupe de sa fille…

Et terrorisé j’ai dû m’exécuter, lui, me fit patienter jusqu’à l’été suivant où bien sûr il m’a rapporté dans un sac ce que j’ai pris pour mon instrument et qui n’était qu’une infâme boite de contreplaqué où il avait mis les miettes de l’instrument encore plus saccagé, irrécupérable, et sur lequel il avait collé des bans, ceux de son mariage avec Cécile. Mon père espérant récupérer son trésor en me confiant malgré lui la paie de pas mal d’heures supplémentaires, avait perdu ce qu’il économisait pour rentrer au pays pour la première fois à Noël. Gaston Delmas ! Tes méfaits tu ne les emporteras pas au paradis ! ni le rachat des terrains de la vallée… ni la horde de femmes autres que la tienne poussées dans les coins de la salle de golf… Tu n’es qu’une crapule… et tout le monde le savait ! »

¤¤¤

— Maître j’ai besoin de votre accompagnement !

Julien Valion revenait sous la voute de méditation sans son équipement photographique mais avec les nouveaux éléments de sa vie

— Ne m’appelle pas maître, rétorqua Taminik, tu dois supprimer la distance et m’utiliser comme vecteur de la vérité

— Vous me demandez le plus difficile, moi dont toute la vie est basée sur le mensonge et la dissimulation

— Je suis l’oreille attentive qui t’a manqué. Parle de toi !

Et il ajouta

— Je devine les nouveaux bouleversements qui te secouent, qui remettent en cause ton frêle équilibre

Alors Julien raconta d’un trait en haletant, comme s’il ne lui restait que quelques instants à vivre, la découverte de l’existence du frère jumeau, le viol de sa mère par Gaston Delmas

— J’ai du mal à prononcer le nom de ce porc infâme. Putain ! cette haine qui monte… moi vivant il ne le restera pas. Seul ou accompagné je le tuerai !

Son corps tremblait, sa voix s’éteignait, des larmes coulaient.

Taminik posa ses deux mains à plat sur le torse si fragile de Julien et accrocha son regard au sien.

— Mon fils, dit-il surpris par l’appellation employée, ta parole est violente, ta colère immense. tout cela n’est qu’artifice, théâtre et défoulement. Demande-toi si ta mère aurait aimé avoir un fils assassin. La vengeance ne fait pas l’homme

Le silence s’installa entre les deux hommes puis :

— Va à la rencontre de ce frère que tu as porté toute ta vie, intervint le sage, garde au fond de toi l’humanité qu’il te reste, ne commets pas le geste définitif du vengeur.

La colère de Julien les surprit tous les deux

— Merde ! Trop facile l’empathie et tout le tintouin, même vous, vous ne pigez pas que rien ne se passera hors de la mort de ce prédateur

Le photographe repoussa le sage, se leva, cracha au sol et sortit en courant du lieu de paix