Nouria

Récit écrit par Marie Madic

J’avais vingt-cinq ans. J’étais un jeune homme, sûr de moi, à qui l’avenir souriait, du moins c’est l’impression que je donnais alors. J’avais décidé d’interrompre des études brillantes pour voyager, peut-être avais-je le désir d’effectuer le tour du monde. J’avais atteint le Haut-Atlas, atterri à Ouarzazate et occupé ma solitude comme je le pouvais. Bien des rêves s’étaient écroulés au fil de mon voyage et il ne restait plus grand-chose du jeune homme sûr de lui qui avait quitté la France trois ans auparavant. L’alcool était devenu une douce et pernicieuse compagne.

La nuit je buvais

Le jour je dormais

J’entendis parler d’une femme qui vivait non loin de là au château de ma mère. Elle se prénommait Nouria. Je lui rendis visite un soir de désespoir, lui racontais ma vie et lui exposais mes tourments. A la fin de mon récit Nouria me parla longtemps en berbère et c’est comme si les mots prononcés pansaient mon cœur. Ses paroles apaisaient mon âme. Elle me proposa de rester chez elle pour reprendre des forces.

Ce fut un temps où j’appris à la connaître. Je compris que sa voix s’adressait à ceux qui demeuraient dans l’obscurité et les faisait accéder à la lumière.

Elle défaisait toute douleur

Elle disait, elle éclairait

Elle disait, elle guérissait

Presque chaque jour, elle accueillait une âme en peine qui comme je l’avais fait, lui narrait le récit de sa vie. Je vécus plusieurs mois au château de ma mère et Nouria accepta que j’écoute certains de ses récits

Du temps a passé

Des nuits ont brûlé

Nouria, présente à jamais

Tous les soirs je passe les premières heures de l’obscurité à remplir ces pages dont j’ignore si quelqu’un les lira un jour. Traduire le silence en mots pour redonner vie à l’absente

Ce sont tous ces récits de vie que je souhaite rapporter. Il me faut revisiter les espaces arides de ma mémoire. Assia fut la première dont j’entendis l’histoire

Assia court. Elle court depuis trois jours et trois nuits. Elle fuit cet homme qui la maltraite. Elle fuit son mari. Elle a profité de la nuit où il s’était absenté pour s’enfuir. Elle n’a rien prémédité mais il y a eu trop de violence et de sang. Elle a su qu’elle ne pourrait pas supporter davantage, compris qu’elle était arrivée au bout de sa douleur. Malgré le joyau qui pousse dans son ventre, malgré sa mère qui va en mourir, elle fuit.

Elle court depuis trois jours et trois nuits. Elle a peur, tout le temps peur d’être rattrapée. Elle évite les villages et passe par les jardins. Elle boit l’eau des rivières, mange des figues et des grenades. Elle n’a rien emporté juste son chagrin et sa révolte. A la fin de la troisième journée, Assia atteint les jardins d’Aït Gmat. Elle sait qu’elle doit se reposer. Son petit, son tout petit qu’elle abrite en son sein lui réclame du calme. Lui qui était plus léger qu’un caillou se fait bloc de granit. Elle s’allonge sur un tapis de coriandre. Les peupliers blancs se penchent au-dessus d’elle pour la protéger. Le chant de la rivière la berce. Elle s’endort. A l’aube, les peupliers se redressent et un rayon de soleil réveille la jeune femme. Ses larmes se sont transformées en gouttes de rosée. Elle se souvient qu’elle a rêvé d’un lieu et d’une femme. Elle a reconnu l’endroit. Elle s’y était rendue une fois avant son mariage. Elle sait qu’elle doit s’y rendre

 

Me revient en mémoire le visage d’un voyageur qui arrivait de Tourbist

Rouge la terre à ses pieds

Rouge le ciel en colère

Rouge la rivière qui bouillonne

Le voyageur se presse. Il doit trouver un abri pour le soir. Depuis des jours il marche, il s’est perdu, a rebroussé chemin, a confondu l’ouest et l’est. Il a atteint ce village dont il ne connait pas le nom. Il parcourt un dédale de ruelles, aperçoit une ombre titubante, la suit et la voit pénétrer dans une maison. Il hésite un instant puis frappe à la porte. Il entend quelqu’un marcher à l’intérieur mais personne ne répond. Il frappe de nouveau. La porte s’entrouvre et il perçoit l’ombre qu’il a suivie. La maison est silencieuse, il y pénètre. Trop envie d’un lieu pour se reposer. Il ose entrer dans cette demeure où personne ne l’attend. Il fait sombre à l’intérieur. Seules quelques bougies accrochent son regard. Une banquette accueille son corps et c’est comme si enfin, il avait trouvé son empreinte. Le voyageur s’endort sans savoir comment se nomme son hôte et à quoi il ressemble

Rouges les rêves qui l’assaillent

Rouge la violence dans ses veines

Rouges ses paroles desséchées

Il a dormi longtemps. A son réveil, il se souvient qu’un être de terre et de feu l’a veillé.

Rouge son souvenir

Malgré toutes les années passées, je me souviens du visage d’Assia. J’espère qu’elle va bien, ainsi que le petit garçon à qui elle donna la vie au château de ma mère.