Les documents créés par Dominique. P

 

EPITAPHES

  • Oiseau des mers, femme libre embarquée sur les mots

ou

Danae la meuf Kegré, la meusla de la cité, la mouette à mots, la piaf des mers

 

SUR LES REMPARTS D’ESSAOUIRA (ballade)

Oui je veux te chanter ma ville

Car, poussée par les alizés

Toi, tu m’as sauvé de l’exil

Les blanches mouettes ont annoncé

Dans de grands cris notre arrivée

Un grand goéland tournoya

Des cormorans se sont séchés

Sur les remparts d’Essaouira

 

Quand, par la vague soulevé

Il s’en est allé le chaland

Le fin sable blanc sous nos pieds

Nous avançons à pas lents

Vers toi l’ami, bel oiseau blanc

Toi qui, toujours, t’envoleras

Sur le flot, éternel migrant

Sur les remparts d’Essaouira

 

Lente musique de la mer

Accompagne et berce mes peurs

Fuir et passer les frontières

Vaincre et dompter ma douleur

Où suis-je, ici ou ailleurs ?

Cette pensée me hantera

Au-delà de ma dernière heure

Sur les remparts d’Essaouira

 

J’ai deux langues qui se répondent

Palamède me guérira

Renaissante, sortie de l’onde

Sur les remparts d’Essaouira

 

 

 

EXTRAITS DU JOURNAL INTIME

Le 08/07/1966 au Mellah

Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit. A Marrakech je mène ma vie insouciante d’étudiante en littérature, les sorties, la musique, les livres

Je passe l’été à Essaouira avec ma mère la Colomina nous habitons chez mon oncle et sa femme, quasi mes grands-parents qui nous ont recueillies ma mère et moi lorsque nous avons débarquées ici fuyant la guerre civile en Grèce.

J’ai passé ici une enfance heureuse l’enfant chérie de ma mère, de mon oncle et de ma tante, sans enfants. Bercée par l’amour et la mer. Maintenant jeune femme, on n’a plus pour moi les mêmes attentions. Rebelle, je ne veux pas suivre les traditions et cela heurte le vieux couple qui ne comprend pas pourquoi je ne suis pas encore mariée. Je me sens un peu seule et mélancolique.

Je suis allée dans le quartier juif du Mellah, au cimetière juif. Depuis des mois j’ai décidé d’ensavoir un peu plus sur l’histoire de ma famille. Ma mère m’a dit que son père est un juif grec au nom de Dionysos Néroutsos qui est enterré là avec sa femme Léocadia Crocci-Torti. Elle, italienne non juive a suivi son mari dans la tombe. Où se sont-ils rencontrés ? je cherche mais ne trouve pas leur tombe car je ne lis pas l’hébreu. Je déambule au milieu des rectangles blancs installés à ras de terre dans tous les sens. Certaines ont des inscriptions très sobres. D’autres un dessin stylisé : une silhouette allongée, un long cou et au-dessus comme une coquille.

Je m’assieds au milieu de ces tombes et jette un coup d’œil panoramique comme si j’allais instinctivement remarquer un signe, un appel venant de mon grand-père caché là quelque part. rien …je dois absolument interroger ma mère. Pourquoi ne m’a-t-elle jamais raconté l’histoire de ses parents ? Pourquoi ne m’a-t-elle jamais emmenée là ? Pourquoi ne m’a-t-elle jamais expliqué pourquoi ses parents sont enterrés ici ?

 

 

 

LETTRE A AHMED

Athènes 10 Août 1978

J’ai bien tardé à écrire, mon cher élève. Nous avons tant échangé tous les deux, tant appris l’un de l’autre. J’ai tant pensé à toi !

Pourtant il y a 8 ans, j’ai quitté le Maroc, Marrakech, Essaouira, l’Université, les cours. J’ai tout plaqué et je n’ai pas eu le courage alors de te dire au revoir. Je ne l’ai fait pour aucun de mes élèves que j’aimais tant.

Je ne vais pas dans cette lettre te décrire tout mon périple ; juste quelques explications et surtout te parler de mon livre, le premier qui vient d’être publié ici.

J’avais 29 ans lorsque je suis partie. J’avais essayé de changer quelque chose à ce pays féodal et répressif. Je pensais que la poésie pourrait peut-être sauver l’Humanité. Je vous ai transmis mon amour des poètes, les textes de mes romanciers préférés. Je vous ai transmis un peu de mon héritage grec à travers la mythologie. Je vous ai insufflé autant que j’ai pu mon goût pour la liberté pensant que nous pourrions avec la plus jeune génération nous défaire de nos chaînes.

Mais pour beaucoup d’élèves dont toi, qui venais des quartiers pauvres de Marrakech, la littérature était un luxe. Les livres pesaient peu de chose face aux matraques de la police. Après les coups d’Etat de 71 et 72, la répression, la censure, je n’ai pas supporter. Je n’ai pas pu continuer à enseigner bâillonnée, risquant en plus de vous compromettre.

Ecrire ? J’écris certes depuis toujours comme je dessine, comme je respire. Mais je ne pensais jamais publier un jour. Qu’avais-je vécu pour me lancer dans l’écriture ? Ecrire sur moi-même ? Bien mince sujet. Il fallait me nourrir du monde, d’autres liens, d’autres vies, d’autres lieux, pas seulement de livres mais de gens en chair et en os.

Je suis partie à la découverte du monde, d’abord autour de la Méditerranée, retrouver les traces de ma famille. La Grèce, l’Italie l’Espagne, la Grèce. Puis plus loin, toujours plus loin en Afrique noire où je me suis perdue.

Ellipse …

A 37 ans, à mon retour en Grèce je me suis posée. Certes la poésie n’a pas le pouvoir de changer le monde, je le sais maintenant. Mais ne rien dire est pire. Le silence ou les mots. Je suis revenue aux mots. Mon premier livre qui vient de paraître est un recueil de poésies. Son titre est : « Etoiles d’encre sous les alizés ». Je te le dédie.

Mes poèmes parlent de la beauté du monde, mais aussi des déshérités, des invisibles qui font l’Histoire. J’y évoque métaphoriquement des rencontres, des lieux merveilleux et désolés, des paysages magiques et dévastés ; mes voyages, mes espoirs, mes désespoirs, mes rêves.

Avec la poésie je peux m’effacer en étant moi-même. Tu retrouveras mon goût pour la musique, la danse, les couleurs, la chaleur, la mer qui ne m’ont pas lâchée depuis Essaouira. Tu y reconnaîtras mes références à la mythologie. On ne se refait pas !

La poésie me mène aux grands problèmes du monde par des chemins détournés. Ce n’est pas de la littérature engagée ni des textes à messages même si je garde mes convictions. Elle me permet de m’échapper tout en étant à l’écoute. Je laisse venir à moi les images, les histoires de vie réelles et imaginaires.

C’est un début. J’ai pris goût à l’écriture. Comment vais-je avancer dans cette voie ? Je n’en sais rien. Je dois cesser de m’interroger sur le pourquoi de l’écriture, le comment ? Je dois laisser venir tout en travaillant beaucoup. C’est le paradoxe. Marguerite Duras disait : «  L’écriture, c’est l’inconnu. Avant d’écrire on ne sait rien de ce qu’on va écrire. Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire avant de le faire, on n’écrirait jamais. » Voilà le chemin difficile que j’ai choisi après beaucoup d’errances et de souffrances.

Et toi tu t’es jeté à l’eau ? Tu es jeune encore mais tu es doué. N’attends pas ! Envoie-moi ce que tu écris.

Nous nous reverrons. Je ne t’oublierai jamais.

Ta Danaé.

LA LISTE DE MES ENVIES

J’ai envie de partir

J’ai envie de rester

J’ai envie de découvrir le monde

J’ai envie d’écrire

J’ai envie de poésie dans ma vie

J’ai envie de voir loin et clair

J’ai envie de lire avec acharnement

J’ai envie de lâcher prise

J’ai envie d’être utile

J’ai envie de voir la mer

Chouf la mer

J’ai envie de jouer avec les vagues

J’ai envie de plonger dans les flots

J’ai envie de danser sur l’eau

J’ai envie de planer comme un goéland

J’ai envie de crier

J’ai envie de chanter

J’ai envie de te serrer dans mes bras

J’ai envie d’enjamber la mer

J’ai envie de calme et d’aventure

J’ai envie de me poser et de voler

J’ai envie de couleurs

J’ai envie de chaleur

 

Je continuerai …

Je continuerai à écrire

Je continuerai à découvrir le monde

Je continuerai à chanter et à danser

Je continuerai à espérer

Je continuerai à chercher

Je continuerai à regarder

Je continuerai à écouter

Je continuerai à goûter la vie

Comme un gâteau au miel

Je continuerai à être libre

Je continuerai à lutter

Je continuerai à parler

Pour les déshérités

Les sans voix

Les invisibles du monde

Je continuerai à aimer les oiseaux.

LIVRES PRÉCIEUX DE SA BIBLIOTHÈQUE

(dont en italique ceux dont elle est l’auteure)

La plage des noyés de nulle part

La colline du vent

L’écriture oasis du désert

les femmes qui ont soif

Pêche macabre à Mogador

L’enfant aux lèvres de saphir

Le bleu de la mélancolie

 Étoiles d’encre sous les alizés

Les secrets des alizés

L’arbre se rit du soleil

L’homme au tambourin

L’écho lointain des dauphins

L’écho lointain de l’exil

Le sucre des mots étranges

Le ventre de la vieille dame

Festin avant la guerre

Jours de tempête et mer de sang

Des murs de terre et de sang

La mémoire des murs

 

20 juin 1987 –  ARTICLE paru dans le journal local « Le matin d’Essaouira » – témoignage du libraire d’Essaouira « La Fibule »

Le journal local m’a demandé d’ écrire un article sur un personnage célèbre de notre ville. J’ai choisi de parler de la poétesse Danaé POVA qui a passé son enfance dans notre ville. Son premier livre de poèmes, largement inspiré de ces années d’enfance « Etoiles d’encre sous les alizés », est un de mes livres préférés et toujours en évidence dans ma librairie. Je profite de l’occasion qui m’est donnée, pour encourager toutes et tous à le lire. Il vous enchantera.

C’est un véritable bonheur de voir que Danaé est devenue une grande dame de la littérature. Je l’ai connue enfant quand elle passait des heures dans la librairie. Sa mère et les pêcheurs chez lesquels elles habitaient avaient peu d’argent. Elle ne pouvait guère en acheter. Elle venait dès son plus jeune âge les regarder, les toucher, me demander des renseignements sur les auteurs, les œuvres. Elle commençait à en choisir un et ne pouvait plus le lâcher. Elle restait des heures assise dans un petit coin à le lire sur place. Et souvent ça finissait de la même façon : je l’autorisais à l’emmener pour le finir. Elle me le rapportait scrupuleusement et en avait pris le plus grand soin. Plus tard, étudiante quand elle revenait ici l’été, elle me rendait visite ; nous bavardions, toujours curieuse elle me posait mille questions. Elle travaillait énormément, dévorait toujours les livres, apprenait l’arabe ancien. Et j’ai dû me démener pour lui trouver des livres rares.

En ce moment nous avons la chance que Danaé POVA séjourne à Essaouira depuis plusieurs mois pour des raisons personnelles. Elle n’a pas changé : toujours branchée sur des recherches. Elle se passionne pour les poètes arabes d’Al Andaluz.

Je vous invite à une rencontre avec cette grande poétesse à la fibule le 30 juin prochain à 17h . La librairie est petite nous installerons des chaises dehors et j’espère que le vent nous laissera tranquilles.

 

INTERVIEW

En 1995, à l’occasion du salon du livre à Paris, le magazine « Lire » réalise une interview de Danaé POVA qui vient de recevoir le prix de la poésie de la ville de Paris. Elle est présente au Salon du livre où elle dédicacera son recueil de poèmes : « Bain de lune dans une mer de sang ».

L : Vous venez de recevoir un prix à Paris. Que ressentez-vous ?

D : C’est une joie immense, une reconnaissance, un encouragement pour moi-même mais aussi pour la poésie, considérée comme un genre littéraire inférieur dans le monde de la critique.

L : Vous avez écrit un recueil de nouvelles « La mémoire des murs » et vos trois autres livres sont des recueils de poésie, pourquoi privilégiez-vous ce genre ?

D : La poésie me permet d’exprimer davantage, de façon plus concise, plus dense, plus puissante à la fois des sentiments intimes et des problèmes universels. J’ai baigné par ma mère dans les mythes grecs qui ont bercé mon enfance. Ces légendes poétiques traversent les âges et nous parlent encore aujourd’hui. Au Maroc où j’ai passé mon enfance, comme au Maghreb en général, la poésie est populaire. Beaucoup de jeunes auteurs publient des poèmes par tradition culturelle. Dans ces pays, la poésie fait partie de la vie. Mais aussi elle permet  d’échapper à la censure.

L : Que représente l’écriture pour vous ?

D : C’est une nécessité ; je vais partout avec mes petits carnets. Je fais des croquis, prends des notes et écris des bribes de poèmes. C’est un échappatoire. L’écriture m’a sauvée quand je ne savais pas trop quoi faire de ma vie. Elle me permet de me débarrasser de mes fantômes. Mais ce n’est pas un miroir c’est une fenêtre sur le monde.

L : Quels sont ces fantômes ?

D : Je ne vais pas raconter ma vie. Mais je suis une enfant de la guerre. Après avoir combattu contre Franco, pendant la guerre d’Espagne, il est mort durant la guerre civile grecque lorsque j’avais 3 ans. Je ne l’ai pas connu. Ma mère a dû s’enfuir pour échapper à la répression qui a suivi en Grèce contre les communistes. Après une saga assez romanesque nous avons vécu au Maroc à Essaouira. Dans ce pays enchanteur j’ai connu aussi la dictature. La mort de ma mère en 1988 fut un grand drame. Nous étions très liées. La beauté m’aide à ne pas sombrer et à trouver la beauté au milieu de la laideur.

L : Entre votre premier recueil et celui-là sentez-vous une évolution ?

D : Une évolution, j ne sais pas mais ils sont tous différents car je les ai écrits à des moments différents de ma vie. Dans le premier « Étoiles d’encre sous les alizés » j’étais encore imprégnée des textes anciens,  de la lumière d’Essaouira et de ma jeunesse dans un port de pêche ; Il reflète mes engagements, mes espoirs. « Mémoire des murs », mon seul recueil de nouvelles est bien plus ancré dans la réalité. Ce n’est pas pour rien que j’ai abandonné le style poétique. J’ai fait des recherches sur la vie de mon père militant, son combat dans la guerre d’Espagne. Il y a eu le franquisme, le fascisme, le stalinisme – toutes les horreurs en -isme qui débouchent sur la guerre … Ça vous fait réfléchir et perdre son insouciance. J’ai changé. Mes voyages aussi m’ont changée, m’ont enrichie. Je raconte dans ces nouvelles les histoires de vie de gens que j’ai rencontrés. Le recueil suivant « Bain de lune et mer de sang » est dédié à ma mère ; je reviens à une poésie plus intimiste. Dans le dernier  à paraître, « L’écho lointain de l’exil » ma poésie se tourne vers tous ces hommes et femmes qui bougent sur la planète, pour le meilleur et souvent pour le pire ; les Ulysse des temps modernes.

 

L : Quels événements vous ont le plus marquée dernièrement ?

D : Je suis poreuse au monde, aux injustices. j’ai donc bien des raisons de m’indigner. Ceux qui ne s’indignent pas, ne savent ou ne veulent pas voir. Par mon parcours personnel je suis davantage sensible aux problèmes liés à l’exil, à ces hommes, ces femmes qui partent pour le grand voyage et qui sont de plus en plus rejetés. Les frontières se ferment, les murs s’élèvent.

Que serions-nous devenues ma mère et moi si nous n’avions pas été accueillies par ces simples pêcheurs marocains ? Je ne suis ni d’ici ni d’ailleurs. Je me bats avec les mots, ma poésie mais aussi par un engagement personnel pour l’ouverture vers l’autre. Je cultive la diversité dans mon petit jardin des délices ; c’est dans mes gênes : un grand-père grec juif, une mère grecque mariée à un espagnol, recueillie par un couple de marocains musulmans….

 

MARCHE D’OUNAGHA – souvenir en forme d’INVENTAIRE A LA PREVERT –

Parking d’ânes aux oreille de velours

Chevaux arabes aux pattes fines clip clop

Le maréchal ferrant leur fait les ongles

Le dromadaire regarde de haut le souk

Les tapis volants sont des couvertures made in China

Les sweats made in Qatar

Pressoir à rhumatismes

Rémouleur d’odeurs

Hacheur d’ordures

Embouteillage de carrossas – Balek, Balek !

Et un bourricot

 

sécateurs-faucille

Et marteaux-crochets

Assiettes de graines d’oignons

Chaussettes à la menthe

Slips au fenouil

Navets longs courts carrés

Camion de pastèques

Trois poules, une femme

Culottes à la coriandre

Et deux bourricots

 

La raie de Chardin

version agneau suspendu

Débité au hachoir

têtes de chèvre sanguinolentes

Les olives noires et vertes se ramassent à la pelle

grenades de paradis

Potirons au ventre rond

Raisins Adèle ou An’heb

Et trois bourricots

 

Ferrailles tout d’occase

Jupes d’osier natté

Panier ruche

Shampoing Chapo

Répare et régénère

Savon Cadum

Cahiers beautiful design

Huiles Hala et Loustra

Pains de sucre

Lessive Tide, Homo, Zen, El Kef

Collines de rops et de baguettes

Et quatre bourricots

 

ACRONYMES : 

Dans l’Alizé Nuée d’Ailes Etoilées

Douleur de l’Ailleurs Nostalgie Ancienne de l’Exil

Don d’Amour dans la Nuit Ardente Eternelle