Le Golem de Tourbist

Récit écrit par Pasc

« Tous les soirs, je passe les premières heures de l’obscurité à remplir ces pages dont j’ignore si quelqu’un les lira un jour. »

Ainsi commençait la lettre étrange que Tiago me lut par un soir de décembre et qui devait, moi Esteban, me faire entrer dans le rôle qu’il avait choisi pour moi dans sa dernière pièce de théâtre: «Je veux une suite et pas une fin» .

Tiago habite Buenos Aires dans un appartement proche de la place des folles de mai, qu’il conviendrait de renommer car elles n’ont de folles que la douleur qui les submerge depuis que leurs fils ont disparu.

Je soupçonne Tiago d’avoir choisi cet appartement à dessein pour les soutenir moralement, car Tiago sait être fantasque à ses heures et profond quand la nécessité se fait pressante.

Il est de quelques années mon aîné, il porte une barbe naissante et ses yeux sont rieurs et perçants.

Je l’ai choisi comme alter ego (ou bien est-ce lui qui m’a choisi? je ne saurais dire), un alter ego imprévisible qui orchestre qui je suis, où je vais et pourquoi.

Il sait me donner des énigmes que je reçois par mail, SMS ou par tweets.

Je vous en livre la 1ère : « cale-toi dans le chaos comme dans un coussin » et… j’ai commencé à craindre le pire… J’avais en tête les massacres d’Alep et ceux du Rwanda et refusais derechef la plénitude contradictoire de l’injonction (double-bind quand tu nous tiens!).

D’autres énigmes vinrent, plus mystérieuses encore: « Quand tu plonges, songe au retour », « Endors ta rêverie sous tes paupières mi-closes et embrasse le réel », «Un zeste d’indifférence et un de dérision »…«Un paradis sans promesse, tel sera ton rêve», «Sache Toucher A la Terre Utopique Et Tu Trouveras l’Enigme ». Qu’allais-je faire de tous ces mots qui se bousculaient dans mon pauvre cerveau? Implicitement s’inscrivit dans ma tête, une STATUETTE…

Ainsi, porté par les phrases sibyllines de Tiago, je pus me forger un personnage qui ne sombrerait pas dans la tempête de ce que d’aucuns prétendent être une ère de progrès. Il va sans dire qu’un acteur (et je fais ce métier depuis si longtemps que je peine parfois à me retrouver moi-même) qu’un acteur disais-je, est malléable comme une éponge et j’hésite à savoir lesquels de mes ressentis m’appartiennent en propre ou m’ont été transmis.

« À remplir ses lignes dont j’ignore si quelqu’un  les lira un jour… »

Tiago me lut cette lettre par téléphone et là commencèrent et mon intérêt et mes doutes…

J’imaginai un vieil homme enfermé dans un cloître tel le saint Jérôme du Caravage flanqué d’un crâne vaniteux. Ce tableau garde, à l’île de Malte, filtrant à travers les barreaux, une douce lumière.

« A remplir ses lignes dont j’ignore si quelqu’un les lira un jour… mais qu’importe, (affirmait la lettre)… je ne peux garder en moi plus longtemps ce qui pèse à mon cœur:… » À l’époque j’étais un enfant taiseux. Les gamins de mon village s’égaillaient le long des rives du M’Goun, tiraient sur les oiseaux avec des sarbacanes de roseaux, fabriquaient des radeaux de fortune avec les branches de peupliers, martyrisaient les ânes quand il leur était donné de ne pas aider les parents aux champs ou à la lessive ou quand ils réussissaient, en inventant des mensonges, à échapper à l’école coranique du village, en aval.

Mon village à moi était peuplé de juifs séfarades et nos us différaient des leurs. J’avais pour seul ami, réceptacle de ma solitude, un objet étrange offert à ma mère le jour de ma naissance: un drôle de personnage sans membres, en terre cuite. Une certaine gravité s’en dégageait. Son regard vous scrutait de l’intérieur sans animosité. Son corps cylindrique, avec étranglement aux deux tiers de sa partie haute, semblait fait de la matière dont sont faits nos rêves: couleur pisé, enduit d’un maquillage blanc calcaire. Il portait sur lui sa tribu, sa famille toute entière sur la partie basse et tout autour de son corps. Corps immobiles, accompagnés d’une ombre étrange.

le Golem

Il n’avait pas l’air guerrier et je ne soupçonnais chez lui aucune pensée malsaine.

Avait-il été fabriqué par mon grand-père que l’on disait un peu sorcier et dont je craignais les maléfices?

Chétif, je ne connaissais de l’extérieur que les hauts murs de terre rouge sur lesquels donnait ma pauvre fenêtre bleue flanquée de mains négatives bleues elles aussi.

Lorsque j’essayais d’en sortir, je me heurtais chaque fois à ma mère qui surgissait à l’entrée de notre casbah et me chassait de son ballet de paille comme on chasse les mouches d’un repas trop copieux.

Je me réfugiais dans la pénombre de cette sobre pièce dans laquelle on avait jeté un grabat. Comme seul ornement une niche dans laquelle me toisaient les regards de glaise de mon Golem.

Mon Golem me terrifiait le jour, me terrifiait la nuit et je n’osais m’endormir de peur qu’il ne m’étrangle et ne me vole le peu de souffle qui sifflait encore de mes lèvres.

Épuisé, le matin, je le retrouvais à la même place, immobile et malin; et moi, baigné d’une sueur âcre, j’en voulais à la vie et au jour qui m’avait vu naître et me laissait englué dans tant de turpitudes.

Je ne savais pas prier, ne savais pas pleurer. Par la seule fente de ma porte je voyais une ménorah de fer qui m’aidait à passer un jour puis l’autre dans une conscience cotonneuse.

J’avais oublié jusqu’à mon nom.

Une nuit, je devais avoir la fièvre, je fus envahi d’un doute, il me sembla que Golem n’était plus là et que sur les murs rouges de pisé s’écrivaient des mots tendres tels que « sensualité » dont je ne comprenais alors, pas le sens.

Mes sens me jouaient-ils des tours ?

S’inscrivaient aussi à une vitesse surprenante les mots « adoration » «caresse»…

Le mot «caresse»  attira ma vigilance troublée.

Puis le mot « départ » apparut et le mot « protection ».

A tâtons et vacillant, j’eus le courage de me rapprocher de la niche: elle était vide!

Alors sans bruit et en rampant dans la poussière bleutée, j’ouvris la porte de bois, me glissai vers l’entrée de notre kasbah et fus étonné de la trouver ouverte sans ma mère devant pour me battre ou se moquer de sa voix rauque ironique et malsaine.

Mû par une sorte de désir impérieux, je grimpai dans la nuit tout en haut du village, sur le promontoire, vaste causse de pierres,  et découvris enfin le pays qui était le mien et qui s’étendait à perte de vue, aussi vaste que la Voie lactée.

Je suivis un chemin en forme de W comme le W de Cassiopée qui me servait de mère, et parvins à une grotte sèche. Là, par terre, dans les galets, trônait mon Golem dont les regards multiples avaient changé d’expression.

Je revins au logis sans difficulté et pus me rendormir apaisé.

Dès lors, toutes les nuits, je franchissais les ponts de bois au milieu des palmeraies, des dragonniers et des eucalyptus en fleurs. Le matin me voyait grandi, sage et serein.

Mes nuits tumultueuses me menaient invariablement vers mon Golem et, à son contact,  j’apprenais les mots: «adolescence» et «responsabilité»; les mots «voyage» et «mort». Je découvrais l’eau, les plantes, les odeurs, la résistance de mon corps devenu solide, la grandeur des larmes,  la grandeur de l’âme et les lointains.

Chaque nuit me voyait aller plus loin et revenir fourbu mais riche d’un monde infini indéfinissable.

Les berges de la rivière M’Goun n’avaient plus de secret pour moi, ni les amandiers, ni les lauriers touffus. J’emmagasinais sans en avoir l’entière conscience, tout ce qu’on m’avait caché et qui me servirait plus tard.

 

Le Golem c’était moi, ses  bouches avides et sucrées, ses regards s’installaient dans mon corps pour faire de moi un homme, enfin c’est ce que je croyais à l’époque.

Une nuit que mon Golem m’avait mené jusqu’à l’océan, je le pris avec ferveur et délicatesse de peur qu’il ne se brise.

Il était luminescent.

Je décidai de faire ce qu’il me dictait et de quitter pour toujours le vieux mellah et l’Atlas, mon frère.

Mon Golem en poche, j’abordai le marin d’un cargo rouillé en rade de Dakla et trois jours plus tard, après une traversée houleuse, j’étais à Gibraltar où j’embarquai alors pour Buenos Aires où mes ancêtres avaient créé une colonie…

 

Golem est là qui me suit et me protège depuis plusieurs siècles et je ne sais le jour où il aura décidé que je meure.

Si tu le trouves un jour, il sera à toi, garde le précieusement et surtout n’aie pas peur. »

 

Tiago interrompit là sa lecture de la lettre et me laissa sans voix et pensif.

Tiago construisait ainsi chacune de ces pièces théâtrales, par énigmes.

Il me nourrissait d’une lettre, d’un mot, d’une phrase, d’un tableau caravagesque et disparaissait dans le tumulte des villes.

Il m’invitait à  lire l’Idiot de Dostoïevski et je devenais prince Mychkine et Rogojine, Aglaïa et Nastassia Filippovna dans le même temps ; il citait avec grandiloquence le monologue d’Hamlet et tous les sonnets de Shakespeare et je m’interrogeai sur Ophélie et sur le suicide, comme Camus je pensai que c’était la seule question philosophique à se poser : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie…. Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.  »….

Je voyais Ophélie dans mes rêves, morte noyée,  flottant dans les herbes et les fleurs,  au fil de l’eau, dans le tableau de Millais ;  Tiago récitait les dialogues de la Mouette de Tchekhov par cœur et je m’identifiais à Irina, à Arkadina et à Trigorine tout à la fois pendant que Tiago revêtait les oripeaux de Constantin Stanislavski ; ensuite il me racontait les mille et une nuits et je me prenais à adorer Shéhérazade, j’étais à Bagdad au 10ème siècle, envoûté et ravi : je ne risquai plus l’exécution capitale !!! Tiago tonitruait contre Six personnages en quête d’auteur de Pirandello, et bien-sûr je m’identifiais à ces six personnages tour à tour, perdus sur scène et voulant soumettre le metteur-en-scène à leur fantaisie.

Tiago me réveillait en pleine nuit pour m’apprendre les bribes des dialogues qu’il venait de forger et,  un jour que je désespérais d’avoir le texte complet, il m’invita au café Tortoni où Borgès avait l’habitude d’écrire (c’est là qu’il écrivit Le livre de sable), nous y palabrions des heures entières sur cet écrivain magique et tentions de comprendre comment un homme d’une telle intelligence avait pu serrer la main de Pinochet !!!…) et alors que nous sombrions dans les mojitos et autres alcools et dans des propos de plus en plus décousus,  dans un décor de théâtre labyrinthique qui se reflétait à l’infini dans des miroirs de style baroque, Tiago me tendit avec un sourire triomphant, un paquet entouré de papier kraft que je déchirais aussitôt.

mon-golem

Il m’offrait le Golem ou ce qui lui ressemblait.

Alors, peu de temps avant la générale de notre pièce qui devait avoir lieu à Lisbonne, je partis au sud du Maroc, à M’Gouna, près de Kelaa, à l’est de Ouarzazate,  pour en savoir plus…

Buenos Aires-Marrakech, puis direction le sud, Ouarzazate et enfin Kelaa où je n’étais décidé qu’à passer peu de temps, juste m’imprégner des lieux et rencontrer peut-être cet être remarquable et mythique qui avait écrit cette lettre sans date, empreinte de mystère.

Je ne m’attendais pas à une telle aridité mais les Marocains surent m’accueillir avec simplicité.

Ma première impression,  positive certes, n’en fut pas moins étonnée: j’avais changé de pays, de coutume, mais aussi de siècle.

Les enfants sur les ânes, le muezzin, les femmes qui riaient sous cape, timides et voilées… Tout avait un goût suranné.

Très vite je rencontrais M’Bark, jeune homme dont je fus l’ami. Il parlait avec douceur et connaissait son pays par coeur. Il m’apprit que le village juif que je cherchais existait bel et bien et nous y allâmes ensemble en suivant le cours du M’Goun en partie asséché.

La terre devenait de plus en plus rouge, les tirozeilles des toitures plus travaillés,  les jabadors et les tekchetats des femmes indigo, d’un bleu qui tire sur le noir… et soudain se dressa une haute muraille de terre construite sur un terrain volcanique et dont les strates formaient des graphismes cabalistiques.

Quelle ne fut pas ma déception de découvrir que Tourbist était non seulement en ruine mais village délaissé.

un village délaissé

Je ne cachai pas mon désappointement.

M’Bark ne m’avait rien dit.

Il tourna pudiquement la tête et me tendit une grenade fraîche ainsi que des figues séchées à même le sol. Si quelqu’un avait fait sécher des figues, il devait bien y avoir âme qui-vive …

Je poussai toutes les massives portes, inspectai les moindres recoins, passai des heures à m’imprégner des lieux sans savoir où tout cela allait mener,  ni si là se terminait mon voyage.

M’Bark s’en était retourné à la kasbah Ben Ali…

C’est alors que j’entendis comme un râle, un son guttural, et découvris une femme quelque peu édentée, impavide, pieds nus, qui avait dû être belle.

Elle chantait, elle prit ma main, m’allongea sur un tapis d’herbes séchées, du maïs je présume, et commença une longue litanie où j’entrevis malgré mon faible bagage en arabe, la teneur et les lignes de force. Je me laissai envoûter par sa voix monocorde. Il me semblait la connaître de longue date, elle m’attendait.

«  Je vais te raconter cinq récits, mon fils »…

À vous lecteurs, je n’en conterai que les sommaires.

« La première histoire s’intitule « Loin des ombres gantées»: il était une fois un  enfant intelligent mais muet qui croyait dur comme fer que ses parents ne l’aimaient pas. Il avait dans la tête des peurs immarcescibles que même sa mère n’arrivait pas à chasser… Les ombres de la nuit le laissaient agité et fiévreux sur sa couche. Au village de Tourbist on les appelait « les ombres gantées », du nom des plantes médicinales que cultivaient les juifs aux jardins d’ici-bas…

Les juifs avaient comme rituel au solstice d’été de prendre baluchons et de se rendre aux grottes de Tindouf et au solstice d’hiver vers l’océan, à la ville de Dakla.

Quand l’enfant qui n’avait pas de nom disparut,  on  retrouva des traces de lui sur ces deux lieux là, des empreintes gravées dans la pierre, fossilisées.

A ces découvertes,  les pèlerinages funestes cessèrent brusquement ».

Elle continua pendant des heures à me parler d’une langue qui d’opaque devenait plus limpide et plus cristalline. Je me sentais bercé comme les vagues bercent la barque des pêcheurs sous le ciel étoilé.

« oui l’enfant sans nom, a traversé le désert les océans et moi chaque jour, je l’entends comme quelqu’un qui s’enfuit peut-être… Cassant les branches, piétinant les massifs, rôdant dans les jardins fracassants de l’oubli.

Je l’ai cherché en vain tout au long de ma vie, arrachant de mes ongles les écorces des arbres, asséchant les canaux de mes larmes, asséchant les canaux de mon sang. Plus rien ne pousse ici sauf la mélancolie. Ma peau est plus ridée que peau d’orange et mes songes ont mille ans. Je ne désire plus me perdre dans ma tête, ni bouger, ni parler… Tu es venu de loin Esteban, c’est toi que j’attendais. Le temps ne compte plus et ce fils que j’ai eu, que l’on dit immortel, verra avec ta venue la fin de son périple, la fin des immortels. » furent ses derniers mots.

Ainsi se termina le récit de la vieille femme. Je ne sais comment ni quand je redescendis à Tourbist et ce n’est que la nuit suivante que je m’aperçus que la lettre confiée par Tiago n’était plus dans ma poche…

La vieille m’avait nourri, m’avait porté, ressourcé, fait renaître.

Je ne sais ce qui me poussa avant mon départ à me rendre au hammam des femmes…besoin d’un frisson?  Envie d’en découdre avec moi-même une fois pour toutes?

L’entrée dans ce lieu clos fut d’emblée suffocante. S’y pressaient les seins et les fesses rebondies des femmes, leurs corps cuivrés. Les seins offraient à leur corps comme une parure, un bijou. La nudité de leur pubis qui d’ordinaire fait d’elles des proies faciles, n’était pas vécue comme tel,  ici.

La vapeur créait sur ma peau une mollesse bienfaisante (il se fait aisément et spontanément que la femme qui frotte l’autre femme avec un gant de crin et du savon noir, fait fondre toutes les facéties frondeuses enfouies au profond des femmes).

Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est par le regard, la peau et les sens que s’évapora mon  étouffement premier et que ruissela en moi un plaisir inattendu.

Alors j’oubliai l’homme que j’étais jadis et qui m’avait tant fait souffrir durant mon enfance. J’oubliai mon passé de trans non-encore accompli, j’oubliai mes nuits éblouies d’audace,  mes frasques gay de drag-queen déchaînée, ma gestation.

 

Moi Esteban, j’avais eu plusieurs vies et ma mémoire était morte

Tout prit enfin forme: mon rôle, mon personnage et moi-même et je me sentis enfin prêt à aborder le public de Lisbonne.

 

Erre,

erre,

erre

je suis le juif errant, votre Hérodiade, votre princesse juive

pauvre hère éternellement triste

hère chagrin

hère liberté

chant

poème illisible

aède incompris

j’ai laissé ma trace sur la neige, le limon et le sable

je suis cet air dont tu n’auras plus besoin

je suis terre et me terre

je m’enterre et je mens

à travers moi passent mille silences et mille trahisons

je condamne votre fanatisme et vos intolérances religieuses

j’ai porté en mon sein vos pleurs et vos péchés

je suis  jnoun à mes heures, chayatine de vos pensées blafardes

bouc émissaire

j’ai toujours été seul et je meurs

vous me verrez partout où vos yeux se poseront: dans les interstices, dans les fissures, dans les sols craquelés de sel; là où beuglent les vaches, où murmurent les mésanges.

Dans le tronc noirci des figuiers, dans l’eau brouillée des canaux, au large du Dadès, dans les casbahs en ruines

 

mon nom est personne et je est un autre

 

je n’ai ni âge, ni naissance, aucun ami, pas de parents

mon odeur est fétide, je plane au-dessus des bambous

mon haleine est chargée de tous vos maux

de la perversité de votre esprit guerrier

j’ai tenté mille fois de retenir le bras qui brandissait poignards, qui brandissait le fer

je me suis heurté à cette force humaine qui détruit et qui crache

à vos chars

à vos rafales sans regard

parfois par mon souffle je vous ai inspirés

vous étiez nus et je vous ai drapés

vous étiez muets et vous avez crié

 

Je vous ai confrontés, affrontés, rendus purs à vous-mêmes…

Mais de souffler m’épuise…

vos balbutiements et vos erreurs m’épuisent

je ne suis plus vos cours d’eau poisseux, poison de vos veines

mon immortalité me tue

je vous entends à peine

sur vos tréteaux de bois

déjà je ne vous entends plus

 

Tu vois Esteban, sur le banc je me suis assis près de toi

et je t’ai entendu geindre au profond de ton être

tu ne connaissais que la peur et le froid

et te voilà toi-même

sans attache et sans haine

tiens-toi droit, parle haut, articule

porte des textes plus hauts que les cintres

côté cour, côté jardin

ne te retourne pas sur le fracas du monde

ni sur ton sexe nubile

ni tes amours anciennes

apprends les mots qui te viennent à la bouche

moisson amère

Odéon malhabile

et lorsqu’on te lira entre les lignes

et que s’apaisera le tumulte du monde

remplace-moi

deviens djoun à ton tour. »

 

Esteban fut saisi d’un frisson qu’il sentit le parcourir à son entrée en scène…

Il ne sut jamais comment Tiago s’était retrouvé en possession de la lettre, ni du Golem et il ne lui posa pas la question.