La Mimouna

Conte moral  écrit par  Danielle Fayet

Un merci à Francis Ponge et à Nelson Mandela pour leur contribution involontaire à ce conte,
Une pensée pour Marie Rouanet et son joli livre Tout jardin est Eden (Albin Michel) en parcourant les jardins dans la vallée du M’Goun :
Dès que l’homme et la femme eurent été installés dans le jardin d’Éden, ils défrichèrent un espace, l’entourèrent d’inutiles murettes et tracèrent au cordeau le premier sillon de leur potager. Non qu’ils en eussent besoin – ils cueillaient à volonté autour d’eux pour apaiser leur faim – mais parce qu’il leur était venu le désir d’être égal à Dieu.
Ils assignèrent sa place à l’eau, chaque espèce comestible eut son territoire, ainsi que ce qui n’est pas nourriture mais fait table joyeuse : persil, ciboulette, estragon, ail, fenouil. Ils inventèrent des saveurs.
Ils eurent même des fleurs pour les anniversaires.

 

– Alors ? Ce voyage avec ta mère ?

– Bien.

– Quoi ? C’est tout ?

– Qu’est-ce que vous voulez savoir ? Qu’on a été là et là, qu’on a vu des beaux trucs dans les musées ? Ben oui… Le truc de ma mère, c’est d’aller dans les musées.

Sous l’œil interloqué de ses trois collègues, Hugo avale sa dernière goutte de café, jette un coup d’œil sur le ticket de caisse, fait claquer trois pièces sur le comptoir et sort comme s’il s’enfuyait.

Que dire ? La douceur de l’air à la sortie de l’avion ? Les palmiers surchargés de leurs régimes de dattes, les jardins et les parterres fleuris de la ville européenne ? Ou alors les dédales sonores des médinas ? Peut-être pourrait-il les toucher avec l’émotion et les larmes de sa mère redécouvrant son école primaire après 60 ans d’exil loin de sa ville natale. « Averroès, tu te rends compte ? Ils ont renommé École Averroès l’école où j’ai appris à lire »…

Il pourrait parler des forêts-cathédrales de cèdres, silencieuses et odorantes, des cités qu’ils ont découvertes ensemble, dont la mère ne connaissait que le nom. « On n’y allait pas, c’était risqué. À cause des événements de cette époque, ton grand-père ne voulait pas nous y emmener. »

Non… S’il commençait, où interrompre le récit ?

***

Thléo est venue ce soir-là tenir compagnie à Hugo avec des olives et du vin blanc rapportés de Grèce, vestiges des dernières vacances.

La douce Thléo, la bonne copine dont il ne se ferait jamais une fiancée, la douce amie qui savait écouter… Et là, il a raconté.

***

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Il avait passé une semaine à parcourir le pays de naissance de sa mère, à la poursuite de ses souvenirs d’enfance. Elle était rentrée en France, et il lui restait du temps pour voyager seul. Sa voiture était tombée en panne à la tombée du jour, au bord d’une route surplombant un village de petites maisons basses, dominé par les ruines imposantes d’une sorte de château de terre battue.

On était en octobre, il soufflait sur cette crête un vent aigrelet. Il était encore bien loin de la destination qu’il s’était fixée. Il décida alors de chercher un endroit pour passer la nuit et descendit le raidillon menant aux premières maisons.

ill_mimouna1 Dans la pénombre naissante, un homme était assis, doigts croisés sur les genoux, qui semblait attendre, un vieil homme au visage mangé de barbe, vêtu d’un épais manteau de laine bleue.

Hugo s’adressa à lui, expliqua son problème, demanda où il pourrait téléphoner, dormir, trouver un garage ou un mécano pour sa voiture.

– On ne va régler maintenant qu’un seul problème. Mon fils va surveiller ta voiture cette nuit. Tu vas dormir chez Brahim…

– Brahim ?

L’homme sourit.

– Brahim Zilham… C’est moi. Sois le bienvenu, je t’attendais.

Hugo faillit questionner, mais son interlocuteur s’était déjà levé. Il le suivit jusque dans la cour occupée en son centre par un massif d’arbustes et de plantes très odorantes. Brahim ouvrit une porte munie d’un gros verrou de bois et l’invita à entrer dans une petite chambre très haute de plafond, éclairée par une lampe à pétrole posée dans un coin. Les murs en étaient blanchis à la chaux, le sol était recouvert d’épais tapis aux dessins multicolores.

– Tu es ici chez toi. Ma fille va t’apporter à manger et du thé. Sois le bienvenu. Je te souhaite une bonne nuit. On se verra demain.

Une jeune femme entra avec une cuvette, une cruche d’eau, du savon et l’invita par gestes à se laver les mains. Puis elle revint avec un plateau chargé d’une théière, d’un plat de crêpes accompagné de miel et sortit à reculons. Après avoir dévoré de bon appétit, Hugo saisit une courtepointe sur le tas posé près de la porte et s’allongea. Les yeux fermés, il calcula combien de jours lui restaient avant de devoir se présenter à l’aéroport, puis il glissa rapidement dans un sommeil profond.

***

Au matin, Hugo regardait les enfants se bousculer devant le petit car du transport scolaire quand Brahim le rejoignit. Il l’informa que le garagiste viendrait plus tard chercher la voiture.

– En attendant, tu vas venir avec moi au hammam.

Hugo n’osa pas refuser et suivit le vieil homme qui disparut dès la première salle et ce furent les autres usagers qui le guidèrent pour les différentes ablutions.

Dans le hammam, la sueur s’accrochait en gouttelettes sur les poils du torse des hommes. L’humidité faisait luire la peau des visages, le savon moussait dru sur les chairs rosies par la chaleur de four qui régnait.

Hugo sentit sur lui le regard d’un adolescent malingre qui grelottait sur le carrelage. Il s’en approcha, le garçon lui fit signe de le suivre jusqu’à une petite niche carrée creusée dans l’épaisse muraille. Il en sortit une petite boîte de métal filigrané qu’il lui tendit. Hugo l’ouvrit : sur la soie rouge qui la tapissait était posé un parchemin couvert d’une fine écriture qu’il ne put déchiffrer.

Le garçon lui dit en souriant :

– Ceci est une énigme que tu dois résoudre si tu veux rejoindre les tiens.

– Je ne comprends pas ce qui est écrit…

– Va voir l’homme qui distribue les serviettes près de l’entrée. Si tu réponds à sa convenance aux questions qu’il te posera, tu pourras lui demander de te traduire le texte.

Et il retourna s’asseoir.

N’étant déjà plus à une bizarrerie près, Hugo se dirigea vers le colosse à la mine rébarbative qui jetait aux clients, plus qu’il ne les proposait, des serviettes d’une blancheur immaculée. D’un naturel plutôt timide, il attendit que l’homme s’aperçoive de sa présence, en tenant en évidence le morceau de parchemin et quand l’homme jeta un coup d’œil dans sa direction, il lui dit, le plus respectueusement qu’il pût :

– Je dois résoudre une énigme, mais je ne lis pas la langue dans laquelle ce texte est écrit. Le garçon assis là-bas m’a dit que vous pouvez traduire…

– Ce sera possible si tu réponds à ma convenance à trois devinettes. Sinon…

Le colosse fit saillir ses muscles en serrant les poings et en roulant les yeux d’un air menaçant.

– Je vais faire de mon mieux, déclara Hugo qui luttait pour ne pas céder à la panique.

– Voici la première question. Elle est facile : qu’est-ce qui m’échappe, me fuit entre les doigts, saute les escaliers les deux pieds à la fois ?

Hugo regarda autour de lui les seaux que se jetaient les hommes à la volée pour se rincer.

– Je pense à l’eau…

– Oui, très bien. Voici ma seconde question : qu’est-ce qui bouge, se déplace, alors que la flore ne fait que se déplier à l’œil ?

Sans trop réfléchir, le jeune homme répondit :

– La flore et… La flore et la faune ! La réponse est la faune.

– Bon, parfait, parfait… La troisième : qu’est-ce qui est de la grosseur d’un galet moyen, monde opiniâtrement clos fort difficile à ouvrir ?

Hugo avait repris confiance en lui et il hésita à peine :

– C’est l’huître.

À chaque bonne réponse, le sourire de l’homme s’élargissait. Enfin, il saisit le parchemin, il lut plusieurs fois le texte en remuant les lèvres et déclara :

– Voici ce qui est écrit, voyageur venu d’un lointain pays… Fais-en bon usage.

Soucieuses de se montrer à leur seigneur et maître

Dans le plus grand état de propreté possible,

Les vieilles se frottaient mutuellement

Jusqu’au fond des rides.

Hugo remercia, reprit la boîte et son contenu, attrapa ses affaires et s’empressa de quitter ce lieu qui ressemblait tellement pour lui aux prémices de l’enfer.

***

Brahim, son hôte de la veille, l’attendait dehors, attablé au petit café sous les arcades.

– Ta voiture est maintenant réparée. Tu vas pouvoir repartir. Où comptes-tu aller ?

– Je ne sais pas… Les routes sont mauvaises par ici. Je crois que je vais repartir vers M. et faire du tourisme en ville…

– Dans les musées ?

Brahim lui adressa un clin d’œil. Hugo, vexé, répondit vivement :

– La vie des gens de l’ancien temps… Surtout ceux d’ici… En quoi ça me regarde ?

– Ça te concerne plus que tu ne l’imagines. Ne pars pas en ville, parcours notre pays isolé entre désert et hautes montagnes. Tu as beaucoup à apprendre de nos traditions ancestrales, crois-moi. Tu dois prendre au sérieux l’énigme contenue dans la petite boîte…

– Comment savez-vous ? C’est vous qui ?…

– Non, ce n’est pas moi qui… ! Mais il est en train de se produire ce qui devait se produire dans ta destinée…

Hugo commençait à s’agacer de tous ces mystères. Rationalité, efficacité étaient les maîtres mots de son existence. Tout occupé à gagner sa vie, à grimper les échelons malgré sa timidité dans une hiérarchie capricieuse et sans pitié, il repoussait toute méditation existentielle. Et là, ce petit vieux…

Brahim semblait lire dans ses pensées et s’en amusait.

– Ce que je nomme le destin — toi, tu vas dire le hasard — t’a mené ici. Ne néglige pas son appel. Fais de ce séjour une réflexion sur ton devenir. Et pour commencer ton voyage, je vais te raconter une histoire.

***

L’histoire que tu dois entendre commence dans un village de montagne non loin d’ici. Il a failli être rayé des cartes géographiques à cause des terribles événements qui s’y sont produits.

Une belle journée d’automne s’achevait, douce, lumineuse, exactement comme aujourd’hui. Les tiges de maïs et de petits ballots de luzerne séchaient au pied des murs le long des ruelles. La saison des grenades touchait à sa fin.

Le soleil couchant colorait de rouge et de brun les hautes collines qui dominaient la rivière puis, comme il abandonnait la partie, les ombres indigo grimpaient le long des crevasses et des grottes qui trouaient les parois de la montagne.

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La jeune Tassadith triait les figues qui séchaient sur la terrasse de la maison familiale, quand son attention fut attirée par les enfants qui jouaient sur le petit promontoire face à la mosquée. Leurs silhouettes se détachaient très nettes sur la pureté du ciel. Jusque-là ils jouaient, criaient, couraient, se tiraient par les vêtements. Mais ils s’étaient soudain immobilisés, ils étaient devenus silencieux, le regard tourné du côté de la vieille kasbah en ruines.

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L’obscurité s’est faite plus dense, une mère a appelé un enfant, signal pour tous de regagner les maisons.

Tassadith les a entendus chuchoter dans la ruelle.

– Moi, je n’ai rien vu !

– Moi oui… Ça bougeait derrière la fenêtre bleue…

– T’y connais rien ! C’est le vent qui faisait bouger un vieux tissu.

– Le « truc »… Le… Enfin « ça »… « Ça » courait sur la dalle devant la maison du vieux Juif.

– Demain, on va aller voir.

– T’es pas fou ! Comptez pas sur moi !

– Moi non plus…

À ce moment, le vieux portail a grincé, Tassadith a entendu Adil courir vers la cuisine.

La grand-mère de Tassadith et Adil épluchait des fèves pour le couscous du lendemain. Adil était déjà en train de raconter ce qu’ils avaient vu vers la vieille kasbah, qu’on appelait dans le pays la kasbah des Juifs.

La vieille femme écoutait. Puis elle a soupiré :

– Est-ce qu’elle serait revenue ? Ça fait si longtemps…

– Mais qui, grand-mère, qui ?

– Celle dont on ne prononce le nom qu’à voix basse, portes et fenêtres bien fermées.

– Mais pourquoi ? Grand-mère, dis-nous !

Elle a secoué la tête.

– Non, c’est trop terrible… Ce secret… Et puis, c’est peut-être seulement le vent… Ou quelqu’un qui récupérait des matériaux pour sa maison… Je ne sais pas… Qui va chercher le vermicelle pour la soupe ?

Adil a baissé la tête, il s’est mis à bouder. Tassadith, fine mouche, savait ce qu’il fallait dire à sa grand-mère :

– Si ça se trouve, tu ne sais rien. C’est pour ça que tu n’as rien à dire.

La grand-mère, vexée, est tombée dans le panneau.

– Ma fille, ne sois pas insolente. Allez fermer la porte et la fenêtre et approchez-vous.

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Aussitôt dit, aussitôt fait. Les deux enfants se sont approchés et la vieille a raconté en chuchotant :

– Il est dit que dans des temps très anciens, bien avant la construction de notre village, un monstre dévorait les filles de la kasbah des Juifs, cinq par cinq, à cause d’une malédiction jetée par une vieille… Je ne sais plus pourquoi…

Elle s’est levée en bougonnant pour aller chercher le sac de vermicelles.

– Grand-mère… Allez… Raconte encore…

La grand-mère est venue se rasseoir, elle a continué en baissant encore la voix :

– Cette vieille sorcière était furieuse parce que le jeune rabbin de l’époque croyait que l’avenir serait meilleur si les filles apprenaient à lire et à écrire et il avait ouvert pour elles une école… Alors elle a appelé la Mimouna… C’est le nom qu’on lui a donné.

Les habitants ont commencé par essayer de la combattre, mais le monstre, en se débattant faisait tomber en poussière les murs des maisons. Ils ont fini par s’enfuir, les uns vers le désert, les autres de l’autre côté de l’océan.

Alors… La… La Mimouna… Elle n’avait plus personne à dévorer et elle s’est enfermée dans une coquille fixée au rocher dans un repli d’une grotte sous la montagne.

Adil, les yeux agrandis de peur a demandé :

– Mais pourquoi sortir aujourd’hui ? Quelqu’un l’a dérangée ?

– Combien de fois on vous a dit de ne pas aller jouer là-bas parce que c’est dangereux !

Tassadith a bondi :

– Non, grand-mère, elle n’a pas été dérangée par les enfants… Moi, je crois que c’est à cause de l’école ouverte pour nous par Fatimazarah…

La jeune fille continuait à réfléchir.

– Alors (elle aussi baissa la voix) la Mimouna — si c’est elle — va venir nous dévorer, nous les filles d’ici, et cinq par cinq, encore… C’est pas possible ! Il faut faire quelque chose…

La grand-mère a soulevé le couvercle de la marmite, laissant échapper un parfum de cumin et de poireau, et elle a ajouté :

– La légende dit que si on détache cinq écailles du dos du monstre et qu’on les jette dans la rivière avant que le soleil ne passe le haut de la montagne, la Mimouna disparaîtra à jamais. Bon, assez parlé de tout ça. Allez vous laver les mains, on va manger la soupe et au lit.

Le lendemain matin, alors que la maisonnée dormait encore, Tassadith a mis dans sa poche cinq dattes, cinq piments, cinq grains de grenade, un petit couteau.

Elle s’est dirigée vers la sinistre kasbah. Elle chantait en marchant :

Mimouna, es-tu là ?

Mimouna, montre-toi …

Les galets glissaient sous ses pieds. Les bruants fuyaient d’un coup d’aile sourd.

Elle a croisé Mohand, sa houe sur l’épaule, qui venait de répartir pour la journée l’eau d’irrigation de ses parcelles.

– Que fais-tu là, Tassadith, à cette heure ? Que chantes-tu ? Où vas-tu ?

– Mohand, monte vite au village dire aux filles de ne pas sortir, de se tenir dans les maisons bien fermées.

– Tassadith, n’y va pas, rentre avec moi au village, tu es encore une enfant…

– Va voir ma grand-mère et mon petit frère, dis-leur que je vais faire ce que je dois, puis je rentrerai préparer les msmens de la fête.

Et elle a continué son chemin vers les ruines béantes, violacées dans l’aube naissante.

Un glissement se faisait insistant dans les feuilles sèches des roseaux. Il s’arrêtait quand la jeune fille s’arrêtait, puis reprenait dès qu’elle repartait.

Mimouna tu es là

Mimouna montre-toi !

Soudain, une voix cassée, croassante lui a répondu :

Je suis là,

Approche-toi

C’en est fini

De toi !

Au bord du sentier, sous une grande dalle de roche polie, Tassadith l’a aperçue et a failli s’enfuir : une forme ondulante et ronde, couverte d’écailles, de la taille d’un veau, une bouche béante garnie de dents ressemblant à des côtes de mouton, quatre petits trous de part et d’autre de la gueule, peut-être pour entendre et sentir. Le monstre se déplaçait en tâtonnant devant lui avec ses énormes griffes. Tassadith a pensé que la Mimouna était aveugle et elle s’en est réjouie.

Petite imprudente,

Tu seras la première des cinq premières !

Depuis si longtemps

Ai-je oublié le goût…

Tassadith a pris dans sa main les cinq grains de grenade.

– Je ne serai pas la première, goûte d’abord celles-ci, les filles les plus douces du village.

Et elle a jeté les grains dans la gueule noire et puante, où ils ont instantanément disparu.

– Elles sont douces, mais bien petites, ma faim est toujours aussi grande. Qu’as-tu encore apporté ?

La jeune fille a posé les dattes près des griffes de la Mimouna qui les a attrapées les unes après les autres, les a avalées, a manqué de s’étrangler avec les noyaux qu’elle a fini par recracher.

– Sucrées, mais dures dedans… Les jeunes filles ont bien changé, tout ce temps que je dormais dans ma chrysalide.

– Goûte encore celles-ci, je suis certaine que tu n’en n’as jamais dégusté de plus délicieuses…

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Tassadith a lancé les cinq piments rouges. Elle a attendu un peu que l’effet se fasse sentir.

Quand la Mimouna s’est tordue de douleur en poussant des cris terribles qui ont résonné dans toute la vallée, faisant trembler les villages jusqu’à Kelaa et, dit-on, peut-être jusqu’à la grande oasis de Skoura, Tassadith a saisi son petit couteau, s’est approchée de la Mimouna par derrière, a découpé cinq écailles — une bleue, une jaune, une rouge, une verte, une violette — et elle est partie en courant, dégringolant le sentier vers la rivière. Le soleil était déjà haut et colorait de rose les hauteurs enneigées de la vallée.

Tassadith sautait de pierre en pierre, tenant bien serrées dans sa main les cinq écailles.

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Et juste au moment où les rayons ont fait étinceler le rocher de quartz qui marquait le sommet de la montagne, elle arrivait au bord de la rivière, elle y a jeté précipitamment les écailles qui sont descendues en papillonnant dans le flot rapide.

À ce moment, les villageois prévenus par Mohand, s’étaient rassemblés en entendant les cris du monstre. Ils ont vu s’élever une volute de fumée noire au-dessus des ruines de la vieille kasbah.

***

Brahim avait terminé sont récit.

Il se tourna vers Hugo, impressionné malgré tout par le ton de gravité du vieil homme.

– Voilà comment une toute jeune fille, intelligente et courageuse, a fait disparaître le monstre qui hantait depuis des siècles sa vallée… Hugo, mon ami, cette histoire et l’énigme du hammam doivent t’accompagner durant ces quelques jours que tu vas passer ici, avant de repartir chez toi. Tu reviendras pour me faire tes adieux.

***

Après la réparation de sa voiture, comme il ne lui restait plus beaucoup d’argent et les températures nocturnes étant encore très douces, Hugo décida de dormir dans les jardins qui s’étendaient le long de la rivière. Ne parlant pas la langue, et surtout par timidité, il n’osait pas demander l’hospitalité. Il passa ainsi quelques jours à parcourir à pied villages isolés et montagnes escarpées et sauvages.

Ce soir-là, il se choisit comme abri pour la nuit un petit champ entouré de roseaux. Les maïs avaient été coupés, les paysans avaient emporté les épis et laissé sur place les feuillages. Hugo se confectionna une couche confortable à l’abri de gros arbres abattus. Craignant d’être vu et pensant que cela était peut-être interdit, il n’alluma pas de feu. Pour tout dîner, il marauda des épis de maïs tendre oubliés, des figues fraîches et une grenade bien mûre et juteuse. Il se désaltéra dans la rigole malgré une petite hésitation devant la couleur de l’eau.

Comme il se relevait en s’essuyant la bouche, il faillit bousculer une vieille femme toute vêtue de noir. Surpris, il esquissa un geste d’excuse. La femme, pour lui répondre, avança ses mains en signe d’apaisement et passa son chemin.

Hugo s’étonna un peu que cette femme à l’allure de paysanne portât des gants de coton noir. Il s’enroula dans son manteau et, déjà dans un demi-sommeil, il se demanda comment on pourrait l’empêcher de prendre l’avion s’il n’avait pas résolu l’énigme. Il imagina la police des frontières attendant les réponses… Cela le fit sourire et il s’endormit.

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Il lui parut que la nuit était déjà bien avancée lorsqu’une musique très douce le réveilla. Il se dressa et aperçut des silhouettes sombres agitant dans un mouvement lent au-dessus de leurs têtes des mains gantées de blanc.

Le jeune homme voulut fuir, mais déjà elles l’encerclaient en chantant :

Jeunes et belles maintenant,

Bientôt vieilles nous serons

Ô seigneur et maître

Toujours nous t’aimerons

Toujours nous t’honorerons !

La ronde autour de lui se faisait de plus en plus serrée, les mains semblaient devoir le saisir. Il se débattit en criant, se réveilla en sursaut dans le jour bien avancé. La vieille aux gants noirs qu’il avait saluée la veille était assise devant une théière et deux verres fumants.

– Les ombres gantées sont venues te hanter, n’est-ce pas ?

– Vous parlez donc ma langue ?

– Je parle toutes les langues, je résous toutes les énigmes et je suis bienveillante avec les voyageurs perdus.

Elle ajouta :

– N’obéis pas aux ombres gantées. Ce sont de pauvres âmes égarées à la recherche de leur maître… Tu n’es pas leur maître, tu ne le seras jamais. Elles ont oublié que le seigneur et maître pour lequel elles doivent se faire belles et propres n’est pas véritablement un homme.

À ces mots, Hugo se souvint de l’énigme du hammam :

Soucieuses de se montrer à leur seigneur et maître

Dans le plus grand état de propreté possible,

Les vieilles se frottaient mutuellement

Jusqu’au fond des rides.

Troublé, il s’apprêtait à questionner la femme, lorsque, de derrière un gros amandier au tronc noirci, surgit un très vieil homme qui leva les bras en regardant le ciel et se figea dans cette posture. D’une poche de sa veste sortit une vapeur qui se matérialisa peu à peu. Un petit personnage blanc vint s’asseoir non loin des deux autres.

La vieille fit signe à Hugo de ne pas bouger.

***

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Le fantôme se mit à soliloquer d’une voix aigrelette.

– Je ne supporte plus ce vieux. C’est commode, parce que je voyage dans sa poche à ma guise. Mais pourquoi se croit-il obligé de faire la statue dans des positions aussi ridicules !

Il émit un sifflement léger. Le vieil homme s’allongea, plaça son sac sous sa tête et s’endormit.

– Ma vie est monotone… Les gens ne voyagent plus guère par monts et par vaux sur les sentiers. Il est de plus en plus rare de rencontrer des jeunes gens aussi perdus — on pourrait même dire paumés — que celui-là… Ils vont tous à l’école, ils croient tout connaître sur tout, ils méprisent les chemins tortueux et capricieux, préférant les routes bien noires et bien droites : le goudron qu’ils disent !

La dernière fois que la vieille aux gants noirs m’a appelé… Il y a maintenant déjà 200 ans… Pour une jeune fille… Elle courait sur le chemin vers la rivière, aveuglée par les larmes. Son amoureux venait de partir avec une fille du Nord… La malheureuse… Elle avait perdu le sens de sa vie… À ce qu’on m’a dit, elle est devenue plus raisonnable après notre rencontre.

Tous ceux à qui je suis apparu se demandent… Ben non ! Je n’ai pas toujours été mort ! Je servais autrefois un géant cruel et tout-puissant. Ma fonction ? Obéir à tout ce qu’il exigeait. Voulait-il de la musique ? Je prenais mon luth ou le tambour de guerre, selon son humeur. Souhaitait-il des truites pour le premier repas du matin ? Je descendais à la rivière en attraper deux ou trois et les lui rapportais toutes frétillantes. Parfois, il les dévorait crues. Désirait-il quelque jeune fille pour… vous savez quoi… Je parcourais les villages avoisinants et lui ramenais les plus belles. Elles passaient quelque temps avec lui, et puis on ne les revoyait plus. Mais à force… La ressource en beautés villageoises est devenue rarissime, comme disent les savants économistes de votre temps. Un jour arriva que je rentrai bredouille, ce qui a rendu furieux mon maître : il m’a égorgé, sur-le-champ.

Et depuis… J’erre… Fumée blanche dans la poche du vieux, je vois tout ce qui est invisible aux vivants… Je vois ce que deviennent ceux qui disparaissent… Par exemple, les jeunes filles du bon plaisir du géant…

***

Le petit fantôme fit un geste en direction d’Hugo.

– Mais j’en ai assez dit pour qu’il s’y retrouve ! Et on m’attend ailleurs…

Il redevint fumée, se glissa dans la poche du vieux d’où s’échappa alors un sifflement. Ce dernier sortit de son sommeil, se redressa, fit un léger salut et disparut derrière l’amandier.

La vieille femme aux mains gantées de noir s’adressa alors à Hugo :

– Tu as maintenant tous les éléments pour résoudre l’énigme qui te permettra de trouver ton chemin de vie.

Hugo répliqua :

– Là, tout de suite, je ne souhaite qu’une chose : ne pas rater l’avion pour rentrer chez moi, pour retrouver mon travail, mes affaires.

– Prends tout de même le temps d’aller saluer Brahim. Donne-lui ton interprétation de l’énigme, cela t’aidera à poursuivre ton chemin de vie.

Au village où sa voiture était tombée en panne, le vieux Brahim était assis devant sa maison.

– Alors, mon jeune ami ? Le voyage ? Bien passé ?

– Il y a eu beaucoup d’événements…

– Pas besoin de me raconter… Nous n’avons pas beaucoup de temps… Tu as toujours la boîte avec le parchemin ?

– Elle ne m’a pas quittée.

– Garde-la bien précieusement, tu la donneras plus tard à tes enfants. Et l’énigme ?

– Je crois avoir compris…

– Ça ne m’étonne pas. Tu as peur de ta vie, mais tu es un garçon astucieux ! Alors… Je t’écoute.

– Je crois que le seigneur et maître auquel l’énigme fait allusion, c’est la montagne d’ici, dure, aride, mais qui sait être généreuse… Les vieilles, ce sont les rivières qui creusent ses flancs de profondes rides depuis la nuit des temps… Ça, je l’ai compris avec l’histoire du petit fantôme.

– Et le grand état de propreté dont il est question ?

– Pour trouver, il m’a fallu parcourir le pays. J’ai ainsi appris que les rivières apportent la vie quand les hommes les respectent, les craignent, mais aussi les apprivoisent pour irriguer les jardins.

– Tu as compris l’essentiel.

Hugo, ému, tendit la main au vieil homme.

– On peut maintenant se quitter… Sans doute ne nous reverrons-nous jamais ?

– En es-tu si sûr ?

***

Hugo s’est tu. Thléo est restée silencieuse, songeuse :

– Il a raison Brahim… Tu as repris ta vie et le boulot ici… Mais peut-être que ton chemin de vie doit repasser par là-bas… Qui sait ?

Elle a ajouté, curieuse :

– Tu me montres la boîte de l’énigme ?

Hugo l’a tirée de la bibliothèque et l’a ouverte. Quelle n’a pas été sa surprise en constatant que le message du parchemin était clairement lisible et s’était modifié :

Pour être libre,

Il ne suffit pas de se libérer de ses chaînes,

Il faut vivre en augmentant la liberté des autres

Et en respectant la Terre qui nous porte.

***