La mère

Récit écrit par RMQ

«  Il sera toujours dit et cette macabre superstition est devenue une croyance ferme que lorsque la mort entre une fois dans une demeure, elle y revient forcément comme un assassin sur les lieux du crime »

A l’aube, Fatima s’est éteinte en donnant la vie. Elle n’aura ni la fierté d’offrir un fils à son mari, ni la joie d’accompagner les premiers cris de ce nouveau-né, ni celle de voir grandir sa fille Nour. Les femmes ont emporté le bébé et la kasbah s’emplit de pleurs et de lamentations. Mohamed s’est réfugié dans une des cuisines devant le four à pain et surveille la cuisson de la galette en tentant de reproduire les gestes sûrs, qu’elle, son aimée exécutait avec précision et dextérité. Qu’il l’a aimée ! Sa belle présence dans cette Kasbah Amridil lui a donné goût à la vie et au bonheur. Nour sa fille est venue il y a un an confirmer la nouvelle famille. La ressemblance avec sa mère le plonge dans des souvenirs douloureux et ce garçon qu’il espérait et qui arrive sera Reda force de vie – elle devra être décuplée pour avancer sur le chemin sans mère

Aujourd’hui Reda a douze ans, jeune garçon étrange. Il utilise un langage que seule sa sœur comprend, un drôle de charabia qu’elle traduit au quotidien. Ils sont toujours ensemble et ont grandi dans la complicité et l’exclusivité. Ils ne peuvent vivre l’un sans l’autre. Elle est sa voix, il est sa pensée d’autant plus qu’il a le pouvoir de lire le cœur de tous.

Depuis quelques temps il sait que leur père veut prendre épouse. Un besoin impérieux de faire revivre leur mère les tenaille. Reda entraîne sa sœur vers le domaine où Fatima a vécu avant le mariage, son château. Ce jeune garçon qui n’a pas connu sa mère devient ici le passeur des bribes de sa vie pour l’éternité. Il les restitue à sa sœur.

Au hammam

  • Imagine la blancheur des corps qui se devine par-delà les nuages de chaleur, corps tout en courbes qui se déplacent dans l’espace en apesanteur. L’eau s’écoule en gouttes régulières comme les trilles des rires des femmes et des enfants. Sous le regard insistant les petits timides se collent aux ventres de leurs mères. Tant de nudités naturelles écrivent des vies anciennes récentes et en devenir, chaque sein est un livre ouvert sur une histoire personnelle. Tous les vendredis Fatima, notre mère s’échappe du carcan de son mari et de sa sœur pour s’y rendre. J’en connais le pouvoir salutaire

Canaux de larmes canaux de sang

  • Maintenant je vois Fatima profondément blessée qui se faufile à l’extérieur de la chambre et silencieuse, quitte la Kasbah. Elle rejoint le chemin de terre et progresse vers les champs et jardins. Elle connait par cœur le ruban terreux et sent la présence apaisante de sa mère à ses côtés. Disparue depuis déjà cinq ans elle l’a guide vers la sortie du désespoir. Elle se souvient de l’excitation éprouvée lorsqu’elles partaient ensemble couper les maïs éclaircir le carré de coriandre, ramasser la menthe et les figues. Tout ce labeur s’exécutait avec chants et rires. Fatima était heureuse de cette complicité féminine. Je la vois suivre le canal principal et le sens de l’eau  l’entraine vers une éclaircie. Les grands peupliers argentés tels des gardes bienveillants la protègent du soleil et des regards. Elle retrouve le figuier qui leur permettait de se remettre des efforts, hutte chaleureuse. Elle se baisse pour pénétrer sous la voute naturelle et s’assoit sur le sol sec. Toi, son bébé, Nour, tu lui manques ! Elle s’est précipité seule mais tu lui manques ! Elle sait que pour elle, elle rejoindra la kasbah avant l’appel de la prière du soir avec sa récolte. Elle sait aussi que si l’eau coule, son sang menstruel a cessé et que son ventre porte la vie, la mienne

Reda prépare son cabas, gourde d’eau fraîche, couteau, lainage pour lui, châle pour sa sœur. Il l’entraine vers la vallée du Dadès où leur mère avait projeté de s’enfuir. Main dans la main ils progressent sur le chemin qui les mène vers le fleuve. Ils vont à la ruine de Chein. Il sait que pour son père ce lieu est maudit. La terre craque sous leurs pas et Nour innocente et joyeuse prend le temps de cueillir des figues qu’elle partage. A cet instant il entend une voix claire et ferme :

  • «  Nour ! Reda ! Posez-vous sous le figuier et regardez vers le bouquet de peupliers argentés. C’est moi, Fatima, votre mère ! Entendez-moi ! Ma vie passée fut belle et laide, heureuse et désespérée. Toi Nour ! Aujourd’hui jolie jeune fille, tout comme je l’étais, tu me plonges dans les plus belles années de ma vie dans ce château où mon père et ma mère cultivaient le bonheur et la joie de vivre. Reda ! Fils de mes rêves ! Je te nourris, te soigne et t’accompagne vers ta vie adulte. Surtout ne me rend pas coupable de t’avoir engendré avec cet homme, ton père. En effet, mon mariage m’a précipité dans la souffrance et le malheur. Il m’a aimé à sa manière qui n’est pas humaine – vexations et privations furent mon lot. Votre grand-mère me terrorisait et là où j’avais cru trouver une complice j’eus un bourreau. Traquée j’ai fui et ici dans cette vallée du Dadès j’ai cru trouver mon salut en passant le fleuve. J’ai aimé vous porter et vous mettre au monde et au-delà de ma mort, ma présence vous protège. Jamais votre tante ne pourra me remplacer. Reda ! Tu dois protéger ta sœur et organiser votre vie en dehors de la violence qui pèse sur la kasbah Amridil. »

Le halo blanc s’évapora par-delà le bosquet. Reda et sa sœur, serrés l’un contre l’autre se dirigèrent vers l’est à la recherche d’autres moments à partager avec leur mère. Ils se rendent à Tourbist chez leur tante. La femme, le fardeau de maïs sur le ventre, court vers sa demeure, se terre dans la pièce obscure et sanglote. Ils entendent sa présence et se précipitent à son chevet. Dans un premier temps elle ne peut parler, prend leur main, respire et finit par se calmer.

-Raconte ! Ma bonne tante ! Que t’arrive-t-il ? Tu as vu le diable ?

  • Ecoutez ! j’étais partie comme chaque jour ramasser du maïs. Après l’avoir rassemblé en fagots, je le transportai vers le village de Tourbist afin de le faire sécher dans la grotte habituelle au pied des hauts murs. Pour cela je traversai le M’Goun les yeux rivés sur les pierres pour ne pas chuter. Une odeur forte d’argile me surprit. Je levai la tête pour en comprendre la provenance, me retournai et vis dans l’éclat du soleil, une créature étrange qui semblait m’inviter à la rejoindre. Elle était de la couleur des murs le corps criblé, comme battu par le vent, posée sur d’immenses pieds. Elle n’exécuta aucun geste. Elle était juste là, rompant ma solitude. Je le laissais glisser à terre, m’assis, et les mains sur les yeux je vis ma vie défiler. Mon enfance faite de labeur, l’absence de protection amoureuse d’un homme, et surtout, mon existence dans l’ombre de ma sœur si parfaite, Fatima. Oui ! J’ai souhaité la mort de votre mère ! Son attention et son amour pour moi étaient mon malheur ! je lui ai jeté le mauvais œil. Et maintenant, cette créature étrange, statue du commandeur, me désignait comme coupable. Effrayée, je courus jusqu’à la kasbah où vous m’avez rejointe. Et me voilà maintenant devant vous »

Reda entraîne sa sœur en silence. Pas de pardon pour cette femme, point de retour à Tourbist.

D’autres lieux, d’autres rencontres, d’autres épisodes marqueront leur vie …