V. Pauledottir

LETTRE 1

Reykjavik le 27 mai 2017

                                   Chère Danièle,

Tu sais combien, depuis longtemps, je rêvais et j’appréhendais de réaliser un retour aux sources familiales.

Aujourd’hui c’est fait, et je me réjouis grandement d’être ici en Islande sur la presqu’île de Reykjanes.

Pourtant curiosité et appréhension tels furent les premiers sentiments qui m’accompagnèrent lors de l’atterrissage. L’endroit était glacial, anonyme (une ancienne base américaine, tu imagines) pas un arbre, des champs de cailloux bruns et pour seul horizon un brouillard enveloppant et une pluie glaciale et pénétrante. Comment pouvait-on vivre dans un tel endroit, comment pouvait-on aimer et s’enraciner dans un tel endroit ? La réponse est-elle : « en espérant le fuir ? en rêvant d’ailleurs ? ».

Nulle part je n’ai eu cette impression d’isolement et d’enfermement, le vent et la pluie vous coupent du monde extérieur.

Et pourtant ce lieu est une force qui bat qui vibre qui vous ramène au centre de la terre et vous rappelle que vous appartenez à un cosmos qui vous dépasse. C’est le pays des géants.

Fais en une œuvre Danièle, de rouille et de fer, de lave et de feu, d’eau et de glace.

Je t’embrasse.

V. Pauledottir

LETTRE 2

                                                                      Laugarvatn le 28 mai 2017

                                   Danièle,

Hier je te parlais de ce monde hostile où je ne trouvais pas, où je ne sentais pas ma place.

Ce matin, après une nuit « blanche » comme on le dit d’une voix, une nuit où tout baigne dans une lueur neutre, où rien ne disparaît, où tout perd son relief, devient spectral, j’ ai retrouvé un paysage lavé aux mille nuances de gris soulignées par des percées de lumière qui traversent les nuages et découpent les montagnes, et je me suis sentie plus légère.

Nous sommes partis vers les hauts lieux du tourisme en Islande : le geyser de Geysir, les chutes spectaculaires de Gulfoss. C’était saisissant.

Te souviens-tu de notre voyage en Patagonie, des chutes d’eau du parc national de Torres del Paine, nous étions assourdies par le bruit de l’eau et aspergées par des voiles de brume, j’ai retrouvé les même sensations en plus majestueux.

J’ai découvert l’entêtement de cette femme propriétaire des lieux qui s’est battue seule contre l’avidité inconsciente des hommes qui voyaient là une source de profit en y implantant une centrale électrique. Je pense qu’elle te rappellera bien d’autres combattantes. Elle a gagné et le tourisme a su apporter des profits tout aussi importants  entraînant des modifications plus douces, mais cependant bien insidieuses.

Te souviens-tu des abords du glacier Perrito Negro, des petits chemins de bois soigneusement balisés qui nous permettaient d’aller sans risques au plus près du géant ? Le géant perdait de sa superbe, mais l’homme croyait avoir percé son secret. Il en est de même ici. Heureusement le bouillonnement et le grondement de l’eau ne manquent pas malgré tout de nous ramener à notre misérable condition.

Je me souviens de la manière dont tu nous rappelais à chacun de nos projets, notre statut de simples invités sur cette terre. Il serait bon que tu viennes en parler sur ces lieux encore vierges où beaucoup de choses sont possibles.

Je t’embrasse.

V. Pauledottir

LETTRE 3

Laugarvatn 30 mai 2017

Mon cher Pascal,

Comment va Luther? J’espère qu’il ne te donne pas trop de soucis et qu’il ne vous a pas ramené de puces suite à ses virées nocturnes incontrôlables.

En Islande je n’ai pas vu beaucoup de chats. Je ne suis pas certaine que la complexité de leur caractère corresponde à la mentalité des vikings plus habitués à la sauvagerie d’une nature âpre et sans détour qu’ils ont su maîtriser avec courage et une intelligence extraordinaires, car sur ces terres inhospitalières ils sont arrivés à faire pousser des bananes. Oui j’ai bien dit des bananes! Ils ont l’eau chaude (qu’ils n’ont pas eu besoin d’inventer) qui leur a permis de chauffer et d’éclairer des serres dans lesquelles ils peuvent se permettre de cultiver des productions tropicales.

Malgré les invasions multiples et la domination norvégienne puis danoise ils ont su préserver leur culture et c’est à Pinguellir que s’est réuni au cours des siècles le premier parlement d’ Europe constitué des différents chefs de clan islandais pour débattre des questions juridiques ou économiques. C’est enfin de ce lieu sacré qu’en 1944 fut proclamée l’indépendance de l’Islande.

Il faut dire que le lieu est magnifique. Imagine une grande plaine largement baignée d’une rivière dégringolant une austère falaise basaltique pour ensuite aller se jeter dans un des plus grands lacs lui même cerné de hautes montagnes.

C’est l’image même de la loi : à la fois ouverte à toutes les aspirations et contenue par la contrainte et la règle.

Mais revenons à nos moutons ou plutôt à notre chaton : si par hasard tu n’as plus de croquettes à lui donner tu en trouveras en bas dans le placard du couloir.

Je te remercie encore de t’occuper de notre Luther et je te dis à bientôt puisque je rentre à la fin de cette semaine.

Je t’embrasse.

V. Pauledottir

LETTRE 4

                                                                       Reykjavík 1 juin 2017

                                   Chère Danièle,

Je sors de l’Harpa, où je viens d’assister à un concert de Bjork que je n’avais pas écouté jusqu’alors.

Le lieu est impressionnant par ses audaces et sa nouveauté. Il déploie des perspectives de murs de basalte noir éclairés par la transparence liquide du mur opposé.

La salle de concert vous avale, ventre chaleureux rouge et noir, prête à accueillir la voix surprenante de Bjork hésitante, rauque et enfantine. C’est toute la mythologie des sagas qui s’avance et je me suis surprise à me laisser emporter par cet imaginaire que je ne partageais pas jusqu’alors.

Ecoute cette chanson Danièle, qui s’appelle « Virus », elle complète pour moi ce que j’essayais de te faire partager dans mes lettres précédentes sur l’Islande, je suis sûre que tu sauras en faire une création.

Je me souviens de notre visite au musée Guggenheim de Bilbao, de notre découverte de Richard Serra, combien sa puissance tellurique nous emporta et nous écrasa à la fois. C’est tout cela que je retrouve en Islande.

Il y a matière ici à nourrir ton imaginaire

Je t’embrasse.

V. Pauledottir

LETTRE 5

                                                           Bordeaux le 3 juin 2017

                        Ma chère Vivette,

Comme je vais quitter le pays et qu’il est difficile de dire quand je reviendrai, j’emporte avec moi tes trois lettres qui ressemblent fort à une commande et auxquelles il faut que je réfléchisse. Je suis très touchée par la confiance que tu m’accordes, mais le challenge est de taille, cependant je l’accepte. J’accepte de « danser sur le volcan… »

Que penses tu donc de l’implantation d’une œuvre ou d’un musée dans un lieu mythique islandais ?

Ne prends pas peur, l’Islande tout entière, me semble-t-il, peut supporter un tel projet : l’eau, la pierre, le feu, les fumées ne manquent pas et l’homme est immédiatement saisi par cette proximité . J’ai les artistes. Tu m’as parlé de Serra, c’est évident. Je pense à Chillida et à Lapie, et à tant d’autres encore…

Il nous faudra trouver les personnes sensibles à un tel projet (je compte sur toi) et les convaincre. Nous avons des arguments et des exemples à leur présenter : Guggenheim à Bilbao, le Louvre à Metz, les installations de Lapie dans le monde entier.

Tu as su me faire partager tes émotions sur ces sites naturels impressionnants, mais tu m’as aussi parlé de ces hordes de touristes défilant à la queue leu leu pour finalement se réfugier dans des baraquements où se vendent souvenirs, hamburgers, et hand made craft.

Il faut proposer autre chose, travailler l’architecture, renvoyer l’œuvre de l’homme en écho à celle de la nature, se couler comme l’eau dans les interstices de la terre, ou jaillir en crachant, fumant, grondant.

C’ est vrai, l’Islande se remet elle aussi difficilement de la crise, mais elle a du potentiel et le tourisme est une de ses perspectives économiques prioritaire. Elle ne doit pas passer à côté de cette aventure.

Je pars donc pour le Québec (il y a de la démesure là bas aussi) où je dois travailler à l’implantation d’une annexe du Louvre, mais je ne manquerai pas de venir te rejoindre dans six mois environ le temps de lancer mes projets ici, pour venir m’imprégner de ces paysages et m’y confronter.

Je suis très impatiente. Je t’ embrasse

            Danièle

LETTRE 6

                                                                    Borgarnes le 5 juin 2017

                        Chère Danièle,

Merci, merci, merci de ton adhésion, de cette compréhension fine de l’Islande dont tu fais déjà preuve en lançant quelques bases et en citant quelques noms d’artistes.

Je ne suis plus spectatrice de ce pays fascinant, tu m’as fais devenir actrice, peut-être même, cela dit en toute modestie, créatrice, dans le sens où mon regard n’est plus le même : chaque lieu devient l’écrin, mieux le théâtre, la mise en scène d’une œuvre.

Clin d’œil du destin, complicité des trolls, ce matin alors que je cherchais mon chemin au milieu des failles d’un gigantesque champ de lave, j’ai trouvé surgi de nulle part ce petit cavalier viking en plomb. J’ai senti qu’il nous attendait pour repartir dressé sur ses étriers à la conquête de la force, de la flamme de son pays. Je t’ envoie sa photo, il sera pour toi, ce sera notre talisman.

Aujourd’hui nous avons longé la côte de la presqu’île de Snaefellsnes. Les falaises abruptes des  sommets se transforment en longs flancs alanguis pour descendre jusqu’à la mer se terminant parfois en champs de lave saisis dans leur tourment.

Nous avons fait halte dans des petits ports dont celui de Stykkisholmur d’où part le ferry pour les fjords de l’ouest. Un énorme bloc de basalte livré aux mouettes en garde l’entrée, cette tête de proue minérale pourrait recevoir un musée de lumière et de verre. Mais surtout il n’a rien  à voir avec l’horrible église de béton qui se veut l’exemple de modernité de la ville. Le béton est inutile dans ces lieux, nous avons le basalte.

Quand viendras tu? J’ai hâte de te promener sur nos terres.

Je t’embrasse.

V. Pauledottir