Soizic Alicedottir

LETTRE 1

Lettre à une amie américaine

 

                                                                                              Presqu île de Rekjanes, le 23 mai 2017

Ma chère Janet,

 

Je me réjouis grandement d’être islandaise », tels étaient les premiers sentiments qui m’habitaient quand j’ai débarqué ici pour rejoindre mon amoureux. Tu te souviens bien sûr de ma rencontre avec Oddur, l’étudiant islandais, sur le campus de Fayetteville et de ma décision rapide et folle – selon toi – de le rejoindre. Le pays me semblait idyllique, l’Islande un pays fascinant. Comment pouvait-on imaginer plus romantique que de partir sur cette île sauvage et magnifique, battue par les vents et plus mystérieuse ?

La réponse, ma chère Janet, est plus triviale et décevante. Nulle part dans ce pays, désolé au premier abord, ne poussent de rosiers. Le vent en permanence, la tourbe qui colle aux pieds, le gris et le noir pour tout horizon… Ce lieu est angoissant, aussi loin que porte le regard, aucune maison amie, aucun gazouillis d’oiseau ni de cris d’enfant. Le silence.

Pourtant, je n’ai aucun regret d’avoir quitté les Etats-Unis et de m’être mariée ici, dans cette petite église au toit rouge au milieu de nulle part. Imagine, Janet, l’air pur des montagnes, la mer en furie sur les falaises noires, la terre ocre et rouge fumante et bouillonnante. Ici, je suis au centre du monde, même si je vis avec Oddur, très isolée dans ma petite maison de bois. Et quel bonheur, quand je m’éveille dans le grand silence d’admirer au loin les montagnes couvertes de neige !

J’attends avec impatience que tu me dises à quelle période tu viens me rendre visite – c’est le printemps ici, les lupins pointent leur nez – L’aéroport de Keflavik est un aéroport international. Eh oui, Janet, ne souris pas, les islandais sont modernes même si ce sont les américains qui l’ont construit… mais ceci est une autre histoire que je te raconterai plus tard.

A très bientôt, avec tout mon amitié islandaise,

 

Ta Soizic Alicedottur

 

LETTRE 2

Métamorphoses de la mémoire                                                                                              

 

Reykholt, le 24 mai 2017

 

Mon cher papa,

 

Te souviens-tu de l’odeur du soufre et de la terre quand nous nous promenions à Geysir dans les années 90 ? Cette odeur est toujours là, tenace et envoutante, même si de mauvais esprits la trouvent insupportable.

Le temps a passé, je ne suis plus la petite fille qui grimpait sur tes genoux quand tu me lisais « l’histoire de l’amitié entre un petit cheval et un cygne sauvage » ou « Un garçon nommé Concombre ».

Mais j’aime toujours autant cette île sauvage et d’eau : la pluie, les torrents, les cascades, et quand, au volant de mon 4X4, je vais au Supermarché je pense encore et toujours au mystère de l’église au toit bleu.

Pourquoi bleu m’avais-tu demandé un jour, et non en tuile ou en ardoise comme dans la vieille Europe ? Mystère, t’avais-je répondu. Et le mystère demeure et c’est bien ainsi. Un autre mystère me tenaille souvent, qui peut-être te ferait sourire, peut-être te mettrait en colère. Pourquoi les Japonais, si nombreux à débarquer sur notre île depuis qu’elle figure dans leurs guides touristiques, passent-ils plus de temps les yeux rivés sur leur portable plutôt que de regarder les magnifiques chutes de Gulfoss et s’enivrer des paysages ? Il faudrait que j’édite un petit manuel à l’usage des touristes japonais !

A part cela, mon cher papa, les agneaux commencent à gambader dans les prés qui reverdissent, les chatons des arbustes reverdissent et les sternes construisent leur nid.

Porte-toi bien mon cher papa,

Je t’embrasse affectueusement,

 

Ta fille, Soizic Alicedottur

 

LETTRE 3

Lettre à un sportif de haut niveau

 

Reykholt, le 25 mai 2017

 

Mon cher Tangui,

Ton dernier SMS me demandait quel équipement sportif apporter lors de ton prochain séjour parmi nous. Que te dire ? L’Islande, c’est parfois un paysage lunaire inquiétant, parfois un paysage tranquille de moyenne montagne, parfois des marécages, cousins de ceux de Guérande en France. Et partout de l’eau bouillonnante, de la lave en fusion.

Aujourd’hui, nouveau choc à Pringvellir, haut lieu de l’indépendance islandaise, lieu de justice et de droit où l’on jugeait, condamnait et exécutait les criminels (hommes et femmes qu’on balançait dans l’eau glacée !) Imagine une faille énorme comme si la montagne s’ouvrait en deux, des pics et des rochers acérés, des cascades se jetant dans des entrelacs d’eau, de marécages et un immense lac, le plus grand d’Islande. Cœur de la terre, cœur de l’Islande. D’accord, me diras-tu, tu me raconteras en direct l’histoire de cette Islande adorée, sa colonisation par les Norvégiens et les Danois, la résistance acharnée de ses habitants, l’indépendance en 1944. Mais moi, j’apporte quoi ?

Prends ta combinaison de plongée, l’eau du lac est limpide et poissonneuse. Tes affaires d’escalade également ; tu trouveras à Reykjavik un club qui t’amènera sur les failles de ce plateau mythique.

Pour le reste, invente, imagine et ne te charge pas trop.

Hâte de te voir, mon Tangui, je t’embrasse

 

 

Soizic Alicedottur

 

LETTRE 4

A propos d’un concert dans la cathédrale de Reykjavik

Borganes, le 26 mai

 

Mon cher Peter,

La vie est étrange parfois qui te ramène avec entêtement vers des moments heureux que l’on croyait effacés. Ecoute plutôt.

Hier soir, lors d’un concert à la cathédrale de Reykjavik, tout d’un coup, je me suis trouvée ailleurs, très loin dans le passé, aux Etats-Unis. Etais-je bien là, moi, Alicedottur, en train d’écouter, recueillie, les magnifiques chants liturgiques qui vibraient entre les hauts piliers de basalte de la cathédrale et non sous la nuit étoilée, dans le silence des montagnes Rocheuses ?

Je ne savais plus. Comment m’expliquer, alors que corps et âme, j’accueillais cette musique profonde, puissante, en communion avec toute l’église, qu’en même temps, j’étais avec toi dans le silence, la solitude et la pureté des montagnes américaines ?

Tu te souviens sans doute de notre randonnée l’été de nos vingt ans. Comment nous avions été saisis par la beauté et la puissance de la nature, le contraste entre la douceur des fleurs à peine écloses et la démesure des paysages. Tout était beau, si beau que nous en frissonnions de bonheur.

Hier, j’ai retrouvé ces sensations de recueil et de vibration avec la terre entière.

Te souviens-tu comme nous étions sereins et apaisés à notre retour à Fayetteville ? Comme au retour d’une expérience mystique. Peu de temps après, ma décision était prise : rejoindre quoiqu’il arrive l’Islande et celui que j’aimais et commencer une nouvelle vie.

Jamais nous ne nous sommes revus, c’est par internet que je t’ai retrouvé.

Je t’espère toujours passionné par la nature et la musique.

 

Soizic Alicedottur

 

LETTRE 5

Réponse d’un interlocuteur  principal

                                                                                                                         Fayetteville, le 27 mai

Soizic Alicedottur,

 

Ce n’est pas un reproche mais ta lettre reçue hier m’a énormément troublé et mis mal à l’aise. Tu évoques avec émotion un passé que je me suis forcé d’oublier après ton départ – ta fuite – même en Islande.

Sache que mon état est d’être un pasteur anglican respecté, marié, père de quatre enfants et que j’ai tiré un trait sur ma jeunesse.

Pourtant la littérature islandaise m’attire toujours beaucoup. « La tache rouge était comme un cri de silence », cette phrase de Ragnar Jonasson, m’émeut profondément. Et quelle poésie chez Sjon lorsqu’il écrit « Les renardes au pelage roux comme la lande ressemblent tellement à ces rochers étonnamment accueillants ».

Je t’envie parfois d’habiter ce pays de brume et d’eau, moi qui n’ai que pour seul horizon les enseignes criardes des Mac Do. Et que dire des cascades glacées qui jaillissent de la lave et roulent en torrent ? Je le sais, j’emprunte souvent des livres de photographie sur l’Islande à la bibliothèque municipale. Peut-être pour garder un fil précieux entre toi et moi ?

Je connais aussi les fjords qui s’enfoncent dans les terres, les prairies fumantes, les ruisseaux sinueux, les taches de neige sur les montagnes, les lumières du soir. Mais je m’égare….

Mon sacerdoce m’apporte de grandes joies, je suis un père et un mari comblé, me manque sans doute cette étincelle de folie que tu savais m’apporter.

Mais ma vie est ici, à Fayetteville, au lieu de mes braves paroissiens. Alors, s’il te plait, oublie-moi.

 

Peter

LETTRE 6

 

                                                                                                                         Traevir, le 27 mai

Ma chère Janet,

 

Toute la maisonnée dort, il fait nuit – enfin, façon de parler – et je t’écris sur le coin de la table, excitée comme une gamine par la journée que je viens de vivre.

Peut-être auras-tu un peu de mal à me lire, j’ai abandonné mon vieux bic, tu vas comprendre pourquoi. J’étais en train d’étendre mon linge sous le préau du jardin – ici le dimanche est jour de lessive et je n’ai pas de sèche-linge – lorsqu’une voiture, genre camionnette, s’est arrêtée avec à bord huit ou neuf jeunes femmes rigolardes et sympathiques. Elles s’étaient perdues dans le brouillard et cherchaient à rejoindre Budir.

Mon ragout de morue mijotait tranquillement sur le feu, je leur ai donc proposé de leur servir de guide. C’était drôle, ma chère Janet, l’enthousiasme de ces françaises qui s’extasiaient et photographiaient à tout va, nos cascades, nos chevaux, les couleurs changeantes de nos montagnes et même nos lupins !

Mais face à la petite église noire de Budir entourée de son cimetière marin, elles sont restées sans voix. Malgré la pluie, je leur ai proposé une promenade à travers les champs de lave où nichent les pluviers, et là, en me baissant pour leur montrer les premières fleurs du printemps, devine ce que j’ai trouvé, niché au creux de la mousse ? Un stylo Waterman ancien, le même que celui avec lequel Peter prenait ses cours de droit quand nous étions sur les bancs de l’Université ! Non, ce ne pouvait être le même, mon imagination me jouait des tours. Je me sentais devenir écarlate devant mes nouvelles amies.

Que faire ? Prétexter le repas dominical, la colère d’Ottur si je m’absentais trop longtemps de la maison ? Heureusement, elles n’ont rien remarqué, trop impatientes de découvrir le petit port de Grundarfjordur où, si j’ai bien compris, une des jeunes femmes pensait retrouver de lointains cousins à la mode de Bretagne…

J’aurais aimé les retenir encore un peu, les entendre parler de l’Europe, des Etats-Unis, de leurs voyages, de l’ailleurs quoi…

Pourquoi les touristes sont-ils toujours pressés alors qu’ici, sur cette terre qui maintenant est la mienne, c’est la nature qui commande et dicte sa loi ?

Je t’embrasse,

 

Ton amie, Soizic Alicedottur