Correspondance de Majuson

LETTRE 1

Beldrapt,

Me voici sur l’ILE. Je me réjouis grandement d’être là où il fait jour la nuit, où telles les premières odeurs de soufre nos pas empestent les territoires fragiles.

L’endroit est couvert de noirs cailloux semés à tout va et d’un végétal rare tapissant d’ocre les abords de la mer.

Hier j’ai roulé entre vents et pluies : comment pouvais-je vraiment savoir ce qui me poussait à être là ?

Peut-être trouverais la réponse dans les mots, ceux qui me peinent, ceux qui me freinent et ceux qui me meuvent avant que j’en meure.

Nulle part pourtant ne semblait être le repos avant ce matin de verdure et ses verbiages d’oiseaux.

Le vent est au-dessus de tout et la pluie se contente de petites gouttes fines et silencieuses

Ce lieu tectonique agité de lents mouvements sous-jacents et menaçants est pourtant d’une infinie douceur de teintes : des jaunes aux gris bleutés près des marmites qui gargouillent, des pailles aux bruns chauds dans l’étendue des landes, le plomb du ciel qui se perd dans la brume humide…..

Je te laisse aux prises avec mes premières impressions …. peut-être pourras-tu tirer quelques notes pour notre projet ..

At soon, Majuson

LETTRE 2

Beldrapt,

J’ai reçu tes premiers accords. Le silence manque : comment capter les battements du cœur sourd dans le brouillage des bavardages d’un ruisseau ?

Te souviens-tu de La maison rouge, sur les flancs verdissants de nos vacances d’enfant : elle jouait les couleurs complémentaires, petite et menue dans l’étendue. Et La terre entre les pierres ? Labourée, elle donnait du gras au paysage, le goût d’une richesse que les tourbières ne laissaient pas soupçonner.

Je voudrais que la mélodie ne ressemble pas à une herbe rase, là où ça ne pousse que près de la terre, à l’horizontale, à la faveur d’un sol rare et à l’abri du grand vent.

Tout au contraire j’aimerais sentir L’écume du fleuve là où l’eau massive dégringole : on y tomberait qu’elle nous broierait ….. tu te souviens quand nous allions aux chutes : Nos mère nous y amenaient, riant comme des jouvencelles, alors que de fines gouttelettes  rafraichissaient leurs visages.

At soon, Majuson

LETTRE 3

Comme je te l’ai dit, en arrivant sur l’ILE j’ai choisi la route qui longe la mer, tu sais, celle des pierres. Je voulais pourtant éviter les murs qui t’enserrent et les miradors scrutateurs ; mais au 3ème jour sur ces plaques mouvantes où la peau craque et sue ses entrailles et crache ses remouds, c’est tout mon être que les eaux obsédantes et les nuits insomniaques ont emmuré d’absence.

En recevant les premières lignes de ta partition j’ai rêvé d’une sérénade à la nuit blanche sous tes barreaux qui me tiennent dehors.

J’ai suivi ce matin le chemin des failles du Rift…. j’ai été jusqu’au lac. Une lumière scintillante infiltrait l’air saturé au-dessus des eaux des condamnées… tu sais qu’on y jetait les femmes il y a quelques siècles !

J’ai tant de fois voulu réduire à néant les photos que tu t’étais entêté à prendre dans le hangar 885 de la base militaire américaine …. Peut-être même la vois-tu… ce n’est pas si loin …mais ton jeu avec le feu nous a été fatal, ce feu toujours prêt à crever l’écorce, si fine ici !

Nous sommes depuis de longs mois de part et d’autre des barreaux et cette ILE au devenir incertain, cernée par les mers, dans le vent, dans le froid me réduit et m’engloutit dans ce qu’elle est : sauvage, étrangère, violente, déchirée …. Saurons-nous en dire autre chose, à travers nos images, nos paroles, nos mélodies, une fois venue à bout de nos peines, de nos murs, de nos condamnations.

J’aime tes dernières notes. Encore !

At soon, Majuson

 

LETTRE 4

Beltrapt,

Diner hier au soir à Reykjavik avec Joan, notre maître d’orgues. Je lui ai fait lire ta dernière partition : elle est comme une aube qui se lève dans la nuit hivernale, comme une trêve qui donnerait sa chance au jour.

Nous nous sommes retrouvés ce matin à la cathédrale avant qu’elle n’ouvre aux touristes et que les marteaux piqueurs des travaux tout proches ne résonnent.

J’ai toujours trouvé que ces grandes orgues à l’entrée de ces longs murs dépouillés qui plongent vers le ciel pouvaient mieux se prêter au Hard Rock qu’aux ondes liturgiques.

J’ai laissé Joan se débrouiller avec la partition et je suis allé m’installer dans le fond, près de la nef, là où je m’asseyais quand nous étions gamins et que tu excellais déjà aux commandes des grandes pédales et des tirants comme à la manœuvre d’un navire presque trop grand.

Joan a un peu tâtonné au départ avant de retrouver lui aussi cette façon bien à toi d’amener les mouvements, de lier les accords…

Je prenais pied doucement dans cette nouvelle journée alors que le soleil se montrait un peu et laissait présager un espoir d’accalmie.

Je n’ai pas vu arriver le souvenir de nous… je crois qu’il s’est glissé alors que je regardais la lumière jaune jouer sur les aspérités des piliers qui s’élèvent jusqu’aux voutes.

Quel âge avions nous ? Quand avons-nous su….. ou, quand nous le sommes-nous permis …. nous nous connaissions depuis la maternité …. comme le dit mon neveu à propos de son meilleur pote……

Nous jouions souvent à 4 mains ….même si de nous deux, le musicien c’était toi. Moi j’avais les mots, les images …. toi tu avais les mélodies, les rythmes, une oreille pour mettre en musique mes plus fins ressentis…. au-delà de ce que je pouvais alors en dire, je crois…… tu savais intuitivement diffracter les mots…

Comment avons-nous osé, avons-nous pu ? Etait-ce par usure de nos résistances, par insouciance, par notre vérité propre, par porosité ? Etions-nous alors l’un pour l’autre un escalier de secours au sortir de l’enfance ?

Qu’est-ce qui a conduit nos mains du clavier à nos corps et nos bouches fredonnant les notes de Vivaldi pour n’en oublier aucune, à mêler nos souffles dans le halètement de la découverte ?

Nous sommes sorties de la cathédrale réjouis et penauds. Joan a passionnément fait vibrer les 4 mouvements de ta partition reçue dans la nuit. Nous étions contrits de ton absence.

Je crains chaque jour en m’endormant que Michauson, le gardien de tes nuits, cesse d’envoyer par mail tes compositions, tes courriers … je prépare un nouveau colis avec ce que j’ai ramené de France : du vin, des chocolats, du fromage …. enfin la liste de ce qu’il a demandé…. je suis passé avant de partir chez le petit épicier de notre rue … tu sais celui qui fait l’angle avec le resto où nous allons déguster la meilleure brandade du monde…. enfin celle que tu préfères…

Pendant la route jusqu’à Borgarnes j’ai repensé à nos premiers rendez vous ….. toutes nos activités s’étaient muées en prétexte : les cours, les matchs, les séances de cinéma, les sorties avec les copains du lycée, les révisions…. notre première fois nous avons fait un pacte : à toi la musique, à moi les mots et les images …. et nous nous sommes élancés avec la plus débridée des insolences, faisant fi de tout !

Pourtant quand tu t’es mis à la photo ….. je me souviens très bien …. j’ai douté ; j’ai douté de toi, j’ai douté de nous, dès tes premiers clichés…..

At soon, Majuson

LETTRE 5

Maj,

Les renardes au pelage roux comme la lande ressemblent tellement à ces roches étonnamment accueillantes que je n’ai pas pu résister à Baptistana. Tu le sais mon désir souvent en goguette comme tous ces touristes qui arpentent les sites de notre chère ILE.

Je crois … sa chevelure vénitienne relevée négligemment et ses formes généreuses … elle était venue faire des photos à l’anniversaire de mon père, pour ses 80 ans. Tu étais resté à Paris pour finir le montage de ce reportage sur l’ethnobotaniste de Borgarnes et les couleurs végétales de ses laines ….. À ce moment-là je dispersais mon temps …. C’était le printemps et je n’avais pas de concert avant l’été. J’attendais parfois que la pendule tourne …. Juste ça …peut être étais-je au bord d’une faille ….. En équilibre sur l’arête de la dernière roche ….. Comme à Barnafoss, où l’eau dévale follement dans la brèche du champ de lave figée …. On est là, impuissants à en cerner la force, la puissance, les bras ballant sur la rive, saisis autant de beauté que d’effroi !

Baptistana avait son atelier dans le quartier : mon père qui s’était remis à l’argentique passait souvent la voir : une occasion de choix pour lui confier ses pellicules, demander des conseils, papoter …. Donner moins de prise au temps depuis le décès de ma mère.

Nous avons bu quelques verres à la fin de la soirée… je me souviens avoir ri et jouer sur le vieux piano de mon enfance …. La première fois peut être où je prenais vraiment du plaisir sur ce tabouret et ces touches un peu désaccordées…. fini l’âge de l’étude, des effets attendus, des auditions, des concours, puis du temps volé sur nos rendez-vous clandestins.

Le lendemain je suis allé récupérer les photos et nous avons passé du temps dans sa chambre noire et nous sommes partis déambuler dans les rues de Reykjavik. Le temps était clair, l’air étonnamment doux.

Elle m’a collé un Nikon dans les mains et elle m’a dit « Vas-y ! » Je crois que je n’aurais jamais seul transgressé notre pacte…… les images c’était toi ……  Il a fallu son charme, la facilité naturelle avec laquelle nous étions ensemble pour que mon premier clic soit par elle, pour elle.

A mon retour à Paris je t’ai montré mes clichés…. je surveillais tes réactions pendant que tu feuilletais l’album que Baptistava m’avait offert …. je craignais tant que tu puisses te sentir trahi, blessé….. Notre pacte avait scellé tellement plus qu’une simple répartition des taches dans notre duo créatif. Il avait été le creusé de nos sentiments et notre rempart.

Quand je suis reparti en juin pour la première hospitalisation de mon père c’était juste après l’assassinat de cet islandais retrouvé mort dans le lac soufré de l’usine géothermique…..Les journaux l’avait appelé « l’Homme du lac » …. Presque un titre de roman !

Baptistana très engagée politiquement avait eu vent des soupçons qui pesaient sur des membres du camp militaire : trafics et transits d’armes nucléaires ….. L’Islandais travaillait dans le hangar 885….. Elle avait décidé un soir d’aller fureter la bas avec une de ses informatrices du camp militaire pour faire des photos …. Je l’ai suivi !

3 ans maintenant que je suis en prison et que je me suis fait pincer….. Je n’ai jamais parlé d’elle aux enquêteurs……elle venait de quitter le hangar quand les militaires sont entrés … ça n’aurait servi à rien … peut-être alléger ma peine …. Mais il ne reste plus que quelques mois  …..

Je t’embrasse Maj,

Beldrapt.

LETTRE 6

Beltrapt,

Oui plus que quelques mois… un pied sur chaque rives au-dessus des continents mouvants. Je suis passé hier à l’atelier de Baptistana après avoir rendu visite à ton père, qui se remet doucement de sa dernière hospitalisation. Il m’a donné son adresse sans poser de question.

Baptistana s’est montré ouverte et accueillante quand je me suis présenté….. D’une certaine façon j’ai été surpris qu’il n’y ait chez elle aucune gêne… j’ai compris qu’elle s’attendait à me voir bien plus tôt …. Peut-être à ce que tu me parles d’elle bien avant, mais elle ne sait pas encore l’étendue et la profondeur des secrets dont tu aimes à être l’unique gardien.

Quand je suis arrivé elle partait pour les champs de lave de Budir…. tu sais ceux tout près de la petite église noire où ton cousin Mailson s’est marié dans la presqu’ile de Snæfellsjökull

Je m’étais programmé un repérage dans les ports un peu plus à l’ouest vers Stykkishólmur d’où partent les ferries vers le nord. Mais cela pouvait attendre. Je n’avais guère envie d’un moment avec elle mais la perspective de partager quelque chose de ta présence était une forme de consolation, malgré une colère sourde et un certain dépit, qu’elle ait pu te conduire dans cette invraisemblable histoire qui nous sépare aujourd’hui….

Elle a garé la voiture près de la petite boutique derrière l’église …. Tu te souviens des 2 filles qui l’ont ouverte ? Elles tricotaient des masques qu’elle vendait et des sortes de grigri …des flacons d’herbes remplissaient les étagères, et des clochettes, des mobiles de cocottes en papier, de toutes petites bouteilles avec des cailloux munis de petits rouleaux couverts d’écritures.

La boutique était fermée mais à travers les vitres j’ai retrouvé toute l’ambiance un peu décalé du lieu, un mélange entre les potions guérisseuses et les filtres mortels.

En rentrant dans le dédale de cailloux accidentés, ces restes toujours émouvants d’une lointaine éruption, colonisée par les plantes et les lichens, je me suis tout à coup demandé si Baptistana ne m’avait pas entrainé comme elle l’avait fait avec toi dans un plan sombre et sournois dont je serai la prochaine victime.

Nous étions pourtant loin du hangar 885 et personne ne viendrait nous reprocher d’être là…. sinon l’esprit des lieux…. nos sagas et nos romans sont imprégnés de présences invisibles ancestrales et inquiétantes qui hantent les espaces et tourmentent les visiteurs.

Les pierres jetées là par la puissance des volcans sont comme en équilibre et les interstices, des trous noirs dont on a peine à mesurer l’étendue.

Ce double lien entre la lave solidifiée crachée des profondeurs de la terre et les crevasses entre les blocs, met quiconque en alerte…… jusqu’où pourrions-nous être happés ?

Baptistana me précédait mais à force d’assurer chacun de mes pas, le nez rivé au sol, je me suis retrouvé seul dans un grand cercle qui m’est apparu alors comme la plus parfaite représentation du chaos.

Un peu ce qu’était devenu notre vie depuis ton incarcération.

La pluie a commencé à tomber mais je n’ai eu qu’une envie : m’asseoir là, entre les blocs d’une terre éparse et une végétation dont l’unique obsession semble de se répendre quitte à s’adapter aux conditions les plus improbables

Il pleuvait dru et ce n’est qu’en sentant le gout salé dans ma bouche que j’ai compris que je pleurais, les bras ballant, les mains caressant les herbes et les roches, comme le font les enfants avec leur doudou

Je regardais impuissant mes doigts tracer des sillons dans la trame drue et serrée des mousses quand un morceau de métal brillant est resté dans ma main comme dans un peigne à myrtilles.

J’ai voulu pensé tout d’abord à un trésor viking, émergeant des mémoires de notre histoire, fait d’entrelacs et de signes mystérieux… mais en essuyant mes yeux et mes lunettes j’ai vu qu’il s’agissait du pendentif d’une main de Fatima. Dans ce champ de ruines minérales à l’image de mon cœur, elle était comme un clin d’œil lointain, magique et bienfaisant fait de protection et de bonne fortune…..

Je n’ai rien dit à Baptistana quand nous nous sommes rejoints à la voiture …. J’ai remarqué que la rougeur de mes yeux ne lui avait pas échappé. Elle m’a proposé que nous repassions à son atelier. Elle avait quelque chose pour moi m’a-t-elle dit. J’ai acquiescé et je l’ai laissé faire.

Dans la pochette qu’elle m’a remise, il y avait les photos du hangar 885. Elle avait récupéré la carte mémoire que tu avais jeté dans un buisson lors de ton arrestation. Elle s’était contentée d’en faire un tirage de peur d’aggraver ta situation.

Je suis passé ce matin chez Arnaldur, pour lui montrer tes clichés que je trouvais très bons, au-delà du soufre qui semble contaminer toute chose ici.  Il propose d’en publier certains dans une revue française, sans commentaires politiques mais plutôt comme un travail d’artiste, sachant que chacun pourra y voir ce qu’il voudra.

Je pense que l’idée te plaira.

At soon, Beltrap …. Oui plus que quelques mois

Majuson