Fatima la maudite

Récit écrit par Laure B.

Ma halou, ma halou, raconte-nous encore une fois l’histoire de Fatima la maudite !

La vieille Isi, assise sur son petit tabouret en noyer sourit. Elle aime raconter ce récit, encore et encore, brodant parfois au gré de son imagination. Elle fait signe aux enfants de s’asseoir autour d’elle, devant le feu où cuisent les galettes de maïs qu’elle a préparées ce matin…

« Au bout du bout d’une vallée, là où le soleil finit par se coucher, se dresse fièrement sur son rocher, le Château de ma Mère.

Cette bâtisse immense, construite à même la roche domine la Vallée des Roses.

Les murs aux nez crochus se répondent comme des silhouettes majestueuses tannées par le vent. Depuis la nuit des temps, y vit le roi Abdellah et sa famille. Il est marié à Fatima, la fille de son Vizir. Ils n’ont pas encore d’enfant. Un jour, un drame bouleverse l’équilibre de leur vie. Lors d’une chasse sur le Mont Taourist, le roi se blesse mortellement. Après cinq jours d’horribles souffrances, il meurt.

Le peuple est en deuil. Son épouse le pleure.

A la nuit tombée, vêtue de blanc, Fatima se rend en cachette sur la tombe de son bien aimé. Elle s’allonge sur la terre fraichement retournée. Ses larmes se répandent. De ses mains gantées, elle gratte le sol jusqu’à l’atteindre. Elle l’enlace. Le serre. Il est encore chaud. Pendant des jours, elle reste là, étendue sur celui qu’elle désire plus que tout. Prostrée.

Petit à petit, les membres de l’être cher se désagrègent. Les parasites les dévorent,

les engloutissent. Les izzi envahissent chaque parcelle de la peau de Fatima, couvrant ainsi tout son corps. Résonnant au-delà des montagnes, un bourdonnement entêtant se fait de plus en plus présent.

Au quarantième jour, Zaya, l’amie de toujours, s’approche de la tombe où Fatima est

endormie. Elle vient la chercher. La ramener au château. La soigner. Elle est la seule à être restée après le drame. Les habitants ont fui. Ils ont eu peur. Ils sont partis se réfugier dans les villages alentour. Le corps de Fatima est maintenant comme une ombre mouvante et maudite, condamné à errer dans la Kasbah Izzi. C’est ainsi que désormais, les habitants effrayés nomment le château de ma mère.

Chaque jour elle déambule comme une âme en peine. Sa seule distraction est de regarder par une des fenêtres du château. Elle y voit la vie dont elle ne fait plus partie. Celle de ses sujets qui n’en sont plus.

Ce matin, elle aperçoit en bas, à l’entrée du village, un petit groupe de femmes qui se rendent au hammam. Elle le sait car elles ont leurs bardas avec elles : seaux,

bassines, gants… Une nuée d’enfants s’agite autour d’elles.

Elle se détourne de cette scène. Une angoisse monte. Cela lui rappelle trop les moments heureux d’avant. Elle appelle Zaya, sans réponse. »

Ma halou ! Ma halou ! Moi je sais où elle est Zaya !

La vieille Isi, assise sur son petit tabouret en noyer sourit et continue.

« C’est samedi. Il y a foule au hammam ! L’eau ruisselle sur les corps nus. Des seaux rouges, bleus, verts, couvrent le sol. Ils se remplissent, se déversent sur les

camaïeux de peaux. Certains enfants y sont immergés, les mains dressées comme des marionnettes.

Éclairées par la lumière zénithale, des ombres chinoises dansent sur les parois froides. Les rires se mélangent aux bruits des peaux qui glissent, qui claquent. Les femmes se touchent, les femmes se frottent, se frottent énergiquement. L’intimité y est totalement dévoilée. Pas de masque !

Sur un gant de crin imbibé de savon noir, une femme se frotte le sexe. Elle sourit.

Elle est seule sur son tapis. Les autres l’observent discrètement. Personne ne s’en approche, personne ne lui parle. Qui est-elle ?

Une rumeur bruisse, gonfle, se fait de plus en plus présente. C’est Zaya, la gardienne de la Kasbah Izzi ! Elle n’est pas revenue au hammam depuis la

malédiction. Pourquoi est-elle là ?

Zaya se lève, parcourt les différentes salles, scrute chaque visage, passe son chemin. Cherche-t-elle quelqu’un ?

Soudain, elle s’arrête devant deux femmes assises dans la dernière pièce. L’une d’elle savonne énergiquement le dos de l’autre. Elles parlent une langue que

Zaya n’a plus entendue depuis la grande époque où des étrangers étaient reçus au Château de ma Mère.

Les deux femmes la regardent, surprises. Elles ont l’air de reconnaître celle qui s’assoit à côté d’elles. Une conversation animée s’engage entre elles.

Dans le hammam, on observe la scène. Le petit Youssef, pataugeant dans son seau plein d’eau, écoute. Il ne comprend pas vraiment ce qui se dit. Sans faire exprès, il les éclabousse. Interrompues, les trois femmes lui lancent des regards noirs.

Effrayé, l’enfant prend ses jambes à son cou. Il s’enfuit ! »

Autour d’Isi les enfants éclatent de rire. Youssef hausse les épaules. Isi les calme et reprend son récit.

« Fatima est inquiète. Zaya ne répond pas. Cela fait plusieurs heures qu’elle la cherche. Elle a fait toutes les pièces de la kasbah, sans succès. Elle a besoin de son réconfort, de se souvenir avec elle du bien aimé, de leur vie d’avant, ici et ailleurs, lors de nombreux voyages en Orient et en Occident.

Dehors, elle entend la vie. Sur la terrasse qui domine l’oued, elle observe le vieil Aziz dans son champ. La rumeur du village se fait entendre, celle des hommes qui discutent, assis aux terrasses. Certains lisent le journal, d’autres boivent le café. Cette tranquillité est soudain perturbée par un claquement sourd, venant du bout de la rue. Fatima se retourne. Elle a tout juste le temps d’apercevoir un enfant sortir en trombe du hammam. Il a l’air d’avoir vu le diable !

Elle le reconnaît. C’est Youssef, le fils de son ancienne couturière. L’enfant regarde dans sa direction. De peur qu’il ne la voie, elle cache son visage dans son manteau d’izzi et recule dans l’ombre de la grande muraille. »

Isi fait une pause et avale une gorgée de thé à la menthe. Elle regarde Youssef. Il connait la suite. Mais il veut que ce soit elle qui la raconte.

« Le petit Youssef se retrouve dans la rue, les yeux hagards. La lumière du jour l’éblouit. Son premier réflexe est de regarder en direction de la Kasbah Izzi par crainte de voir apparaître la maitresse des lieux, la femme aux ombres gantées de noir. Un bourdonnement incessant lui rappelle sa présence. Si près, si loin derrière

les grandes murailles de pierre.

Effrayé et perdu à la fois, il court vers son seul refuge, les jardins de son père, un peu plus loin dans la vallée. Il ne réfléchit pas. Il connaît le chemin par cœur. Il

descend sur les rochers, se laisse parfois glisser. Il est comme attiré par le bruit de l’eau. Celui de la rivière et des canaux qui irriguent les terres fertiles. Il entend sa mère au loin l’appeler. Il se l’imagine à la sortie du hammam, au milieu des autres femmes. La gardienne et les deux autres femmes sont-elles toujours là ?

Il chasse cette idée d’un revers de la main. Il aperçoit Aziz qui bêche son champ de maïs. Il se faufile derrière les rosiers, discrètement. Le parfum de la menthe se

mélange à l’odeur de terre humide. Les peupliers grincent dans la brise. Il sait qu’à droite du grand tronc, il sera délivré de sa peur. Le grand figuier majestueux se dresse vers le ciel. De ses deux mains, il écarte les grandes feuilles vertes, tendres. Elles lui rappellent des papillons majestueux. Il rampe sur un sol jonché de brindilles, il s’allonge. Ça craque, ça se froisse. Les branches balaient le sol. Youssef s’endort, bercé par un chant de liberté. Soudain, il est réveillé. Des bruits de pas s’approchent. Il s’étire, écarte quelques feuilles pour voir. Ce sont les trois femmes du hammam. Elles marchent à la queue leu leu, d’un pas décidé vers Tourbist, le village juif. Etrange procession… Il décide de les suivre discrètement.

 

Fatima est prostrée dans l’ombre de sa forteresse. Elle a peur de se dévoiler. Etre vue pour elle est inimaginable. Tant de désespoir et de tristesse sur ses épaules !

Elle entend des pas au pied de la muraille, sur le chemin qui conduit à Tourbist, le village juif. Elle penche la tête. Quelle n’est pas sa surprise ! C’est Zaya accompagnée de deux femmes. Leur silhouette lui est familière. Elle met quelques minutes à se souvenir.

Ce sont les deux étrangères…

Elle se remémore ce jour où elles sont arrivées au Château de ma Mère. Elles venaient de France pour apprendre les mystères de notre monde avec Zaya, notamment le pouvoir des Golem, ces êtres protecteurs aux pouvoirs maléfiques.

Elles sont restées tout l’hiver pour étudier les textes et les légendes. C’était un an avant la mort d’Abdellah.

Où vont-elles maintenant toutes les trois d’un pas certain ? A Tourbist ? Pourquoi ?

Elle aurait envie de crier sa présence. Malheureusement, elle ne peut pas.

Son amie n’a pas l’air de se préoccuper de son sort. Cela fait pourtant plusieurs heures qu’elle a quitté la Kasbah sans donner aucune nouvelle. Sait-elle que sa maitresse à quelques mètres d’elle, désespère. Sa solitude lui pèse ! »

« En bas, le rire des femmes remontant de la rivière retentissent dans les ruelles de

Tourbist. Leurs « tachtat » en dentelle noire sont vides. Le linge sèche sur les tamaris. Les enfants crient, courent, grimpent. Dimanche, il n’y a pas école.

A l’entrée du village, Ali sur son âne sourit. Il passe devant un petit groupe d’hommes qui discutent. C’est Brahim, l’imam et ses acolytes. Il les salue d’une main. De l’autre, il tapote sur le flanc de l’animal, l’encourageant ainsi à gravir les derniers mètres qui le séparent de la Kasbah. Il a hâte de retrouver Khadija et ses deux fils. Cela fait trois nuits et quatre jours qu’il est parti chercher du cuir et des aiguilles à Kalâat Mgouna.

Au pied de sa maison, l’âne braie, recule, provoquant ainsi un nuage de poussière. Ali surpris, croit voir une silhouette se détacher du mur de la terrasse surplombant la rue. Comme une ombre couleur glaise, au visage émincé percé de deux yeux noirs. Elle se réfugie furtivement sous le tas de maïs que Choscine, le voisin, a mis à sécher devant sa porte.

Au même moment, trois femmes surgissent de nulle part. Elles fixent le sol, comme si elles cherchaient des traces, des empreintes. Celle en tête, a le visage dissimulé sous un large chapeau de paille. Elle tient dans la main gauche un étrange petit carnet rouge. Les deux autres la suivent de près. Elles marmonnent.

Ali comprend tout de suite qu’elles ne sont pas d’ici. Elles ne sont pas non plus des touristes. Elles ne lèvent à aucun moment la tête pour admirer les belles bâtisses en terre rouge de son village. Elles sont totalement absorbées par leurs pieds. Soudain, un bruit dans le maïs, comme un froissement de papier. Les tiges fines craquent. La première femme s’immobilise si brusquement que les deux autres lui rentrent dedans. La litanie cesse. Un silence remplit la ruelle. Youssef, caché derrière un rocher observe. Leur regard n’est plus braqué sur le sol. Il fait un aller-retour incessant entre elles et le tas de maïs séché.

La seconde femme saisit le sac qu’elle porte sur le dos, s’approche, comme un chasseur à l’affut de sa proie en criant, cette fois distinctement : « Golem, Golem, Golem ! ». La créature effrayée est piégée.

La femme sûre de son butin, ferme le sac énergiquement pour éviter toute fuite. Elle sourit. La mission est accomplie.

Dans la Vallée des Roses, les mots « Golem, Golem, Golem ! » retentissent. C’est le petit Youssef qui les hurle à tue-tête. Dans sa cachette, il a vu toute la scène. Il a compris que ces femmes étaient là pour ça. Attraper celui qui allait délivrer de la mort son maître, le roi Abdellah. Zaya doit désormais se rendre dans la vallée de Dadès, là où les fantômes des morts errent, les âmes en peine ».

La vieille Isi se redresse de son tabouret pour remettre du bois dans la cheminée. Les enfants s’impatientent.

Ma halou, pourquoi Youssef n’a plus peur ?

– Vous pourrez le lui demander quand j’aurai terminé l’histoire. Ecoutez !

« Le trou est étroit. L’âme en peine d’Abdellah s’y enfile comme dans le chas de l’aiguille. Les parois de terre sont humides. Une caresse invisible, celle de Fatima, autrefois. Son absence le désespère. Parfois, une envie folle lui prend d’y retourner, pour la frôler, la respirer. Il est un esprit épris. Une racine le chatouille. Sa pensée se raisonne. Il reprend sa progression… Son antre n’est plus bien loin. Petite cavité où blotti pendant des heures, il se remémore la vie d’avant la mort. Le sol vibre, résonne, tremble, comme le bruit des tambours les jours de procession. Dans la cavité voisine, les âmes en peine se meuvent, s’extirpent, invisibles. Une force étrange le pousse à aller voir dehors. Il emprunte la galerie Est. Celle qui mène à la Kasbah Hcein. Il aperçoit au bout, une lumière blanchâtre. Le trou est plus étroit. Son corps s’étire, se contorsionne. Comme une bulle de savon, il glisse, puis éclate à l’air libre. Il est l’esprit invisible. Celui qui erre dans le cimetière de Dadès. Sous la forme d’une tête à deux visages, il réapparaît. Les vibrations reprennent, plus proches. La silhouette d’une femme se dessine dans l’encadrement d’une porte. Son ombre se projette sur les murs. C’est une danse qui se joue ici, dans la cité imaginaire. Le halo de la lune dévoile une part de son visage. Il reconnaît dans ses traits, celle qui a servi Fatima et qui depuis se fait appeler la gardienne de la Kasbah Izzi, Zaya.

Cette rencontre le trouble. Elle aussi semble surprise. Ses yeux noirs le fixent. Ses mains avancent, le touchent. Elle respire la paroi, le sent. Ses yeux s’illuminent. Elle sait. C’est le fantôme d’Abdellah. Elle sort de son sac le Golem qui reconnaît tout de suite son maître. Il lui suffit de l’effleurer pour qu’il reprenne forme humaine. Abdellah, groggy  réapparaît, majestueux comme autrefois. Sa joie est immense. Il pleure, il rit… Ses émotions se mélangent. Puis son visage se fige. Il a besoin de savoir. Où est Fatima ? Est-ce qu’elle vit toujours chez eux ? Zaya lui raconte tout, jusqu’à la malédiction. Il est désespéré. Il décide de partir sur le champ la retrouver. Après plusieurs heures de marche, ils arrivent à la Kasbah Izzi. Il ne reconnaît plus les lieux, devenus déserts et sinistres.

Fatima entend du bruit. C’est Zaya qui rentre. Elle se précipite. Un homme lui fait face. Elle ne le reconnaît pas dans le contre jour. Son coeur pourtant lui dit qu’il s’agit du bien aimé. Elle ne comprend pas comment cela est possible. Elle ne veut pas qu’il la voie dans cet état. Elle détourne le regard. Il s’approche, frôlant de ses mains la robe couverte d’izzi. Elle pousse un petit cri. Elle a peur qu’il la rejette. Il lui caresse le visage. Se penche vers elle délicatement pour l’embrasser. Dès que leurs peaux se touchent, les izzi s’envolent, rendant à Fatima sa liberté.

Dans un bourdonnement sourd, le nuage d’izzi quitte la kasbah. Sur qui vont-elles alors se poser ?… »

Les enfants se sont endormis devant le feu. Une bonne odeur de galettes de maïs s’est répandue dans toute la pièce. Dehors, la nuit est tombée.