Exaltation devant le corps effrayé

L’usine désaffectée était là, face à moi. J’avais eu bien du mal à retrouver mon chemin, une végétation luxuriante avait envahi la zone.  Cela faisait bien longtemps que je n’étais pas revenue sur ces lieux qui m’avaient vu grandir. C’était mon usine, l’usine que dirigeait mon père, une sorte de moulin à sucre – distillerie de mélasse, ce mauvais sucre sorti de la canne, dans une île des Caraïbes. Cela faisait bien longtemps aussi que la vieille presse s’était tue et que l’aguardiente ne sortait plus de l’alambic. Bien longtemps, depuis ce jour où….

Je m’avançais plus profondément sur le site ouvert à tout vent, et me retrouvais devant le grand hangar de stockage, une grande bâtisse de trois étages, la canne en haut, la machinerie au milieu et en bas les fûts de chêne qui embaumaient le rhum.

Une odeur fétide me prenait à la gorge, oubliée l’odeur sucrée d’antan.

Maintenant, le bâtiment était rongé par l’humidité, ouvert à tous vents, éventré, la grande porte de bois n’avait pas résisté. Çà et là je voyais des touffes d’herbes folles, des plantes grimpant sur les murs, rentrant par toutes les ouvertures, la nature envahissait tout.

Quelques murs tenaient encore debout, les grandes poutres métalliques rouillées soutenaient encore plancher ou plafond.

Étrangement la grande verrière à l’ouest était encore intacte, et laissait entrer une chaude lumière de fin d’après-midi. Elle donnait à cette ruine un aspect moins glauque.

Les souvenirs se pressaient dans ma tête. Je fermais les yeux pour mieux revoir, l’enthousiasme que les ouvriers mettaient au labeur, l’exaltation quand l’alambic crachait son suc, les rires et chansons, les fêtes, que dis-je, les festins dans le grand hall devant moi à chaque occasion.

 

Et soudain, rouvrant les yeux, je le vois. Un homme noir, immense, éclaté sur deux étages, il court. Il regarde au-dessus de lui, le plafond…non,  il regarde le ciel. Il court, il fuit, apeuré, effrayé.

Mais qu’est-ce donc cette image ? Est-elle réelle ou sortie de mon imagination, de ma projection ?

Je revois alors ce jour, j’entends à nouveau les grondements du volcan tout prés, puis les cris des hommes et des femmes qui travaillaient là, leurs courses effrénées pour se sauver et la coulée qui se déverse et nous rattrape, le feu qui embrase tout. J’ai peur à nouveau.

Mais c’est une image et elle est bien là, presque vivante, assez réelle pour raviver mes souvenirs.

C’est une belle mais étrange fresque, comme un hommage.

Qui donc a pu la peindre ? Dans cet endroit où plus personne ne vient, bientôt englouti par la forêt.

Je sens alors que je ne suis pas la seule survivante, que quelqu’un d’autre a vécu cette journée où l’enfer a embrasé notre usine. Qui est-ce donc?

Je sens alors monter en moi une exaltation nouvelle.

Nicole