Orgie d’un corps meurtri

Pas très loin d’ici, dans les friches industrielles de la Neuves-Maisons, se dresse une grande bâtisse dont les riverains ne s’approchent qu’avec une certaine crainte.

C’est le domaine des gravats, des plâtres ébréchés, des escaliers branlants, des poutrelles suspendues au-dessus du vide, se balançant avec un grincement sinistre les jours de grand vent.

Un figuier vigoureux y a pris racine, dans un recoin où il profite de la lumière du jour et des intempéries pénétrant par les verrières brisées. Ses feuilles, larges, d’un vert triomphant semblent se tendre pour saisir les imprudents qui oseraient pénétrer dans ce qui était un grand atelier débarrassé de ses machines. Les rares promeneurs qui s’aventurent en ces lieux peuvent apercevoir par les grandes fenêtres serties de toiles d’araignées une grande esquisse brouillée par les moisissures d’un homme noir nu, qui semble se courber sous les coups d’un fouet invisible et lancer en même temps des imprécations vers un ciel vengeur.

Si ces mêmes promeneurs se rendent sur la place du village au « Café de la filature », ils s’attableront avec un vieil homme bavard qui ne demande qu’à raconter l’histoire du supplicié de la Neuves-Maisons.

Il commence toujours son récit de la même manière.

« Quiconque passe trop près de cet endroit n’est pas le bienvenu et risque même sa vie… Il y a longtemps que la fête est finie…

« On dit que là, au temps où ces beaux messieurs de Lille, Mulhouse ou Paris dirigeaient l’industrie du textile et avaient fermé et vidé les petites filatures pour mieux s’enrichir, on gardait ces grands ateliers pour y organiser de grandes orgies… On dit qu’un grand nombre de jeunes filles vierges et naïves y ont disparu… On dit que de riches bourgeois y ont perdu tous leurs biens pour avoir joué avec le diable…

« Et enfin, on dit qu’une nuit, las d’avoir tout essayé, les convives ont crucifié un Nègre — oui, mesdames messieurs et le reste du monde, en ce temps, on disait comme ça — … il a agonisé là durant des heures pendant que la fête battait son plein autour de lui.

« À la fin de la nuit, on a descendu son cadavre qu’on a jeté dans une fosse.

« Ce fut la dernière fête. On n’a jamais retrouvé le corps de cet homme, malgré les recherches entreprises par quelques idéalistes antiracistes…

« Petit à petit, comme vous avez pu le voir, les moisissures sur le mur du supplice ont dessiné la silhouette de cet homme dont le regard tourné vers le Ciel implore la clémence… Celle de Dieu ?

« On dit encore que son âme sera en paix quand un visiteur acceptera de passer une nuit entière là-bas dans ce lieu maudit…

« Alors… Avis aux amateurs ? »

 

Danielle Fayet