Monologue d’un œil de Vernon

Pas grave là qu’il trouve plus mes prothèses, enfin mes lunettes, de toute façon, il fait tellement noir… Avance doucement, j’peux pas t’aider et t’es bien assez amoché comme ça ! Et ma conjonctivite qui s’arrange pas… Si ces connes de paupières avaient l’idée de se fermer un peu pour que je me repose… Mais non ! je suis bête, il serait capable de s’endormir debout et là… Le jour où il est tombé et où il s’est pété l’arcade, j’ai vraiment eu peur qu’il m’ait crevé… Ah… maintenant qu’on s’est éloigné des fenêtres éclairées, je m’accoutume mieux à l’obscurité c’est plus facile pour le guider. Et aussi, il est prudent, le terrain est en pente.

Ben oui, mon gars, ton pouce te fait mal ! Quelle bagarre… J’ai pas assisté à tout, parce que là, ces connes de paupières — oui, je répète ! — se sont baissées sans que je demande rien, hermétiques. En même temps, c’était peut-être plus prudent.

Eh ! vas-y doucement ! frotte moins fort ! j’suis propre, moi ! Toutes les larmes que tu m’as fait verser, ça m’a nettoyé…

Toutes ces galères qui lui sont tombées dessus — qui NOUS sont tombées dessus, je devrais dire — il ne lui reste plus qu’à me perdre !

C’est terrible ! Quand je vois notre reflet dans les vitrines de la rue, je ne le reconnais plus. La seule qui persiste des temps heureux, c’est la couleur de mes prunelles, bleu océan, entre ciel et nuages. Mais avec ces paupières, ça fait moche !

De toute façon, sans lunettes, je me rends pas bien compte… C’est tellement laid là où il se traîne. Bon maintenant qu’il a bu un bon coup, cherchons un coin pour dormir… Oublier…

Danielle Fayet