Monologue du pied de Vernon

Ça y est on se bouge ! Nuit noire… on grimpe… tant mieux ! j’ai besoin d’exercice ! J’espère que la grille n’est pas rouillée… les savates qu’il m’a trouvées sont trouées sur les côtés… je ne voudrais pas me foutre une écharde… déjà qu’il a mal à ma copine d’en haut, faudrait pas qu’il m’esquinte moi aussi ! Remarque qu’avec la couche de crasse que j’ai accumulée, je dois être protégé ! C’est pentu par ici… je m’accroche pour ne pas déraper… ça ressemble au chemin qu’on a pris hier déjà ! J’ai ordre d’être discret… d’avoir le pas léger… on se demande bien pourquoi… y’a personne ! Bon faut que je me concentre ! Un pied devant l’autre… bien aligné… le gravier est agressif sous la semelle… enfin ce qu’il en reste ! Ah, les belles chaussures d’avant… j’en ai encore des souvenirs attendris ! Elles m’allaient comme un gant… façon de parler … Elles sentaient bon le cuir bien ciré. Arrêt demandé… c’est pas de refus ! J’ai un gravier coincé entre les orteils. J’envoie un message : « Ohé, là-haut ! Pied droit, caillou, orteil 4 et 5 !» Rien… Priorité à l’étage supérieur ! L’eau coule… Je l’entends boire et se rafraîchir la tête… le haut ! toujours le haut en premier ! Et comment croit-il être arrivé jusqu’ici hein ? Qui donc l’a porté ? Qu’il essaie sans pieds pour voir, on va bien rigoler ! Faudrait voir à prendre soin de moi s’il veut continuer à se déplacer ! Hier il s’est lavé ici, j’attendais avec impatience qu’il descende jusqu’à moi, j’en frétillais des orteils, j’en brûlais d’envie… Tu parles ! A peine mouillé par les gouttelettes qui rejaillissaient ! Il ne m’a sorti prendre l’air que pour rincer les godasses et me faire rentrer aussitôt dans ce cloaque puant… encore plus malodorant qu’avant ! Je sens qu’il va encore m’oublier ! J’envoie un nouveau signal d’alarme… douleur plus démangeaisons tiens ! J’espère que ça va marcher !

Annie Brottier

texte écrit en s’appuyant sur  un extrait

de Vernon Sullivan de Virginie Despentes