Monologue de la bouche

« Ce goût sucré-salé me ravit… j’adore suçoter ce pouce qui rentre par intermittence dans ma bouche… j’en éprouve tant de plaisir que j’envoie régulièrement l’info au patron, le cerveau tout en pensant que cela compensera quelque peu, les sensations de douleurs que lui transmettent les chairs blessées de ce doigt éclaté !

Ah ! mais… j’étouffe… ! je me sens mal… ! je voudrais gueuler mais j’en suis empêché… Vernon a plaqué son vieux mouchoir devant moi… il veut à ma bouche défendante, filtrer tous les sons qui sortent de la gorge…. »

Je tempête, je m’irrite, car croyez-moi, quand l’orage gronde dans la trachée, cela est très, très désagréable, voir insupportable. Mais impassible à mon calvaire, Vernon marche dans le frais de l’aube naissante. Maintenant, un léger voile de vent caresse mon cou et m’apaise, me vient alors, l’envie de siffloter pour accompagner le cerveau qui sans se priver, chante à tue-tête dans sa boite crânienne, mais, toujours pour la même raison, le foulard, moi, j’en suis empêchée.

Enfin, Vernon fait une pause, c’est heureux, je n’y tiens plus, mais voilà que le bougre s’approche dangereusement d’un tube de métal, oh ! Sauvé, Vernon lâche l’immonde foulard, décrispe ma mâchoire et je sens le liquide transparent qui m’engloutit le palais, qui tourbillonne dans une ronde de folie et que je propulse à mon tour, en bienfaiteurs tourbillons providentiels dans mon larynx suppliant.

Et je déglutis à grand bruit, profitant de ma liberté, pour crier ma joie, pour communiquer l’apaisement de ma trachée brûlante.

« J’empeste » dis-je, c’est mon premier mot de la journée, non pas que je ressente cette pestilence directement, car c’est le nez qui s’est chargé du transport, lui aussi, certainement dans l’urgence.

Mais, clac ! ça y est, Vernon a de nouveau pincé mes lèvres. Alors c’est donc non résolue et contrainte, que je me sens de nouveau, forcer de l’accompagner dans son silence.

Olivier de Driadi

texte écrit en s’appuyant sur  un extrait

de Vernon Sullivan de Virginie Despentes