Eh bien, nous y voilà ! J’imagine votre surprise. Vous avez voulu m’enfermer. « Pour mon bien » avez-vous dit. Sans explication, sans exposer aucun motif . Sans doute trouviez-vous que je ne respectais pas assez vos règles si rigides, vos ordres et vos contrordres (car vous n’avez pas toujours été cohérents, n’est-ce pas ?). En fait, j’ignore ce que vous me reprochiez réellement car vous ne m’avez communiqué aucune accusation. Vous ne m’avez accordé aucun  procès. Pas d’avocat, pas de cours où j’aurais pu plaider mon innocence.

Pourtant, je ne vous ai guère désobéi. Je me suis contenté de faire quelques pas de côté, d’ignorer certaines de vos injonctions, si contraires à une société conviviale. Je n’ai fomenté aucune révolte, encore moins une révolution.

Qu’importe ! C’est du passé.

Certes vous avez été d’efficaces geôliers. Pas de compagnon de détention. Des gardiens qui changent avant même que j’ai pu éprouver une éventuelle compassion. Pire, vous avez même pourchassé sans répit les rats que certains détenus avaient tenté d’apprivoiser.

Pourtant, de toutes mes forces, j’ai cherché des alliés, sans quoi j’aurais versé dans la pire folie. J’ai fini par comprendre que la demi-obscurité et l’humidité de mon cul de basse fosse n’étaient pas si hostiles. En effet, une espèce y prospère : les cafards. C’est en voyant un de mes gardiens en écraser un avec dégoût que l’idée m’est venue.

J’ai commencé à partager ma maigre pitance avec eux, afin de leur faire comprendre que je n’étais pas leur ennemi. Petit à petit ils se sont rapprochés. Il m’a alors semblé que je pourrais communiquer avec eux. Voyez-vous, au contraire de la plupart d’entre vous, rustres accoutumés aux fanfares militaires, j’ai par chance une ouïe exceptionnelle. A force d’écouter, à force d’attention, j’ai fini par repérer des bribes de langage. Bien sûr, ce n’était qu’un tout petit pas. Mais, grâce à vous, j’avais du temps, ô combien de temps puisque nul terme n’avait été assigné à mon enfermement. Des mois, des années… A un moment j’ai renoncé à compter.

Toujours est-il que j’y suis parvenu ! Nous avons fini par échanger des phrases simples. Je n’ai pas mis longtemps à constater qu’ils vous haïssent autant que moi. Certes, vous leur assurez des conditions d’hébergement correctes, en tout cas selon leurs critères, mais vous n’avez de cesse de les détruire.

Ils se croyaient faibles, ces insectes. Je leur ai opposé la force du nombre. Leur capacité de reproduction dépasse de loin ce que vous pouviez imaginer. Je leur ai dit le pouvoir de la patience, de l’obstination. Ils sont tout à fait capables, en y mettant le temps nécessaire, de grignoter le bois aussi bien que des termites.

Ainsi, aujourd’hui, la porte de ma cellule est bien proche de s’effondrer. Il suffira que je l’enfonce d’un coup de poing. Mon armée est prête. Au crépuscule, leur heure favorite, mes amis cafards sortiront de partout. Pas de fissure, pas de bouche d’aération, pas de canalisation qui ne les abrite, silencieux, aux aguets. A mon signal ils envahiront tous les couloirs.

Alors vous qui vous croyez si forts, que deviendrez -vous, quand des milliers, que dis-je, des millions de cafards se jetteront sur vous ?

Par ma misérable lucarne, je vois la nuit qui se profile. C’est maintenant ! Allez, camarades, à l’attaque ! à l’attaque !

Dominique Benoist