Lettre à mon psy.

Madame,

Je n’osais pas vous écrire par crainte de vous importuner mais si je m’en réfère à votre dernier message avant la catastrophe, vous m’incitiez à prendre contact avec vous en cas de difficultés. C’était juste au moment du déclenchement du « confinage » mi-mars 2020. Je me disais : bon, elle est bien gentille mais,  rester chez soi en attendant que la situation s’améliore, il n’y a pas de quoi en faire un fromage !

Petit à petit, je trouvais que le sujet prenait une ampleur inédite. Notre président, Manu, apparaissait de plus en plus souvent, l’air grave. « C’est une guerre ! »

Alors je dressai l’oreille. Une guerre ? On va quand même pas se laisser bouffer par un micro organisme qui commet des ravages à l’autre bout de la planète ! Admettons ! Je respecte à la lettre les consignes : sortir le moins possible, garder ces distances avec les autres, se laver les mains (c’est un peu curieux d’entendre un ministre nous rappeler des règles d’hygiènes élémentaires). Mais soyons citoyens jusqu’au bout des ongles…Il y va de ma vie, et de celle de mon voisin.

Une chose me fait doucement sourire : C’est la première fois de ma vie que je me remplis une autorisation de sortie de ma maison pour aller faire des courses !!

Soyons sérieuse, ce qui m’amène à vous écrire ce n’est pas que je me sente fiévreuse ou que je tousse, non, mais mon état psychique général m’inquiète. Et ça Manu, notre vénérable président n’en parle pas. En effet, je ressens chaque jour comme une sorte d’isolement qui m’amène à communiquer avec des individus étranges qui ont occupé mon cerveau depuis l’arrivée de Coronavirus leur chef je suppose !!

Certes je communique beaucoup avec le monde extérieur grâce à ces merveilleux outils dont nous disposons, mais force est de constater, que l’ennemi lui s’est installé dans l’intimité de tout mon être.

Et lorsque je m’autorise à sortir à 200m de chez moi pour acheter le minimum vital, je constate que les autres sont dans un état semblable. A bonne distance, ils poussent leur caddie qu’ils tiennent du bout des doigts. (J’ai réglé le problème, je n’utilise plus le caddie), certains ont une chance inouïe : ils se cachent derrière un masque, comme ça on ne les reconnait pas ! Je me demande ce qu’ils mijotent dans leur tête.

Une fois dans le magasin, chacun s’affaire, pousse l’engin tête baissée sans un regard pour le voisin, attrapant ce qui lui tombe sous la main là où il reste encore quelque chose à grappiller. Certains rayons sont vides. Non, vraiment je ne comprends pas ce qui se passe. Par exemple, au rayon papier toilette : vide. Ce n’est pourtant pas une pandémie de gastro ! A moins que : Manu nous a dit quinze jours de confinement, par prudence certains tablent sur quinze mois voire quinze ans…Je dérape et c’est là mon problème

Je fais scrupuleusement ce qu’on m’ordonne de faire et pourtant je développe d’autres symptômes que j’ai nommé : syndrome du confinement. Je le distingue comme un dégât collatéral engendré par l’arrivée inopinée de Corona. Peut être avez-vous d’autres patients qui développent ces signes ? Ça s’installe doucement dans la tête, si on écoute les infos on ne parle plus que de cette invasion. Alors médusés, fascinés on se recroqueville sur le canapé, un coussin sur la tête se rongeant les ongles. Stop ! Pas les mains sur le visage : le coro peut se cacher sur les doigts, on réfrène ce reflexe : 3000 fois par jour nous portons nos mains sur le visage nous rapporte un spécialiste. Pas possible : j’ai commencé à compter pour vérifier, au bout de dix je me suis arrêtée. Maintenant je m’en fous. Ça commence à m’énerver. Alors je me lave les mains cent fois par jour, je développe des TOC, mes mains sont rouges et crevassées à force de les laver !!

Pour me distraire je vais dans mon jardin. Là je retrouve une certaine sérénité, mais voilà depuis quelques jours la situation se dégrade. En effet il y a deux jours, j’entendais le bruit d’un tractopelle dans le jardin de mon voisin. Curieuse, je regarde discrètement par la fenêtre. Surprise, le tractopelle creuse un énorme trou, je n’en crois pas mes yeux. Voilà un voisin qui a trouvé de quoi se distraire. Que cherche-t-il ? Un trésor ? Soudain je pense aux dernières nouvelles écoutées le matin même : en Italie il n’y a plus de place dans les cimetières, alors c’est l’armée qui se charge d’évacuer les cercueils et vlan, crémation manu militari ! Au moins ça ne prend pas de place une urne funéraire. Mais lui, que compte-t-il faire de ce trou : je vous le donne en mille : on ne nous dit pas tout, mais sûr, là où j’habite le cimetière est saturé. Alors le voisin creuse une fosse commune (entre-nous il doit travailler aux pompes funèbres) et il a trouvé un emploi de substitution, il est en chômage technique, alors il va proposer ces services à la mairie. Je le vois venir ! Du reste, il se protège, il porte un masque lui aussi pour creuser le trou…

J’attends la nuit pour surveiller les premiers arrivages discrètement. Mais il me reste encore un peu de lucidité et je me dis qu’avant l’invasion malheureuse, je n’aurai pas pensé ainsi. J’aurai plutôt imaginé qu’il creusait une piscine. Je ne suis pas sûre que j’aurai apprécié. Le voisinage d’une piscine est bruyant et perturbe la tranquillité du quartier. Alors à tout prendre je préfère un cimetière à une piscine.

Enfin, je finirai ma lettre en vous demandant ce que vous pensez de mon état psychique. Faut-il s’inquiéter ? Je ne regarde plus les infos, je n’écoute plus la radio, j’ignore totalement ce qui se passe dehors. Soyez gentille de me dire si on peut sortir (sans mon autorisation), Nous sommes en 2025 je crois. C’est long ce confinement, vous ne trouvez pas ?

PS : Si vous pouvez venir chez moi, ramenez moi un rouleau de papier toilette, pour le reste j’ai appris à me débrouiller seule : je cultive mon jardin !

M. Odile Jouveaux