Les cicatrices de l’Éternel, Scarface ou l’homme qui rit

Il est massif, trapu, il longe les murs.

Une large écharpe lui barre le visage.

Il fait nuit et les pavés sont malaisés, les rues obscures, dangereuses.

Il semble glisser plus qu’il ne marche, son manteau long n’entrave pas ses longues enjambées.

Subrepticement mais avec détermination, il ouvre une lourde porte cochère qui, chose rare, est éloignée de toute source lumineuse, de tout réverbère. Les calèches ont été délacées, les chevaux repus se taisent. Seule, au lointain, une meute de chien aboie à l’infini.

Quentin se faufile à l’intérieur de sa maison bourgeoise en plein Paris du 19e.

Essoufflé il grimpe quatre à quatre l’escalier de pierre et se jette sur le lit en poussant un soupir de soulagement. « enfin arrivé ! »

Quentin a moins peur.

Quentin peut baisser la garde ainsi que son écharpe.

Alors apparaît ce qu’il appelle sa signature, son sourire éternel, sa marque de fabrique, l’objet d’une vengeance certaine.

L’objet d’un regret peut-être.

L’objet d’une violence sans aucun doute.

Elle est large, démesurément grande et lui mange le visage de part en part. Fait de lui un visage-grimace, un visage-cicatrice.

Une cicatrice ourlée de bleu et de sang.

Une plaie béante.

Il n’a pas encore remarqué Annabelle qui ne s’est pas retournée et qui le regarde dans le miroir de sa table de toilette.

Elle est muette, ne s’habitue pas.

Que pense-t-elle au juste ?

Peut-elle comprendre ?

A-t-elle pour lui de la compassion ou du dégoût ?

Il faudra la perdre. Partir.

Sa bouche à elle, légèrement entrouverte, vermeille, a pour lui tous les attraits. Il sait que désormais leurs baisers n’ont plus la même saveur.

Il s’interdit, de peur de la faire fuir, de l’embrasser.

Il est devenu l’homme de l’ombre, l’homme qui se cache, un reflet, un esprit.

Il ne veut plus se voir ni dans les miroirs, ni dans les fenêtres, ni dans les cuivres, ni dans l’eau des lacs, ni dans celle des fontaines, ni dans le regard de ceux qu’il croise.

Son regard à lui pleure, sans larmes.

Il a beau tenter de l’oublier, elle lui casse la tête aux moments les plus inattendus, les plus inopportuns car « les cicatrices ont l’étrange pouvoir de nous rappeler que notre passé est réel » …

 

Il se souvient de la scène à jamais gravée en lui.

Amoureux fou d’Annabelle, il la poursuivait de ses assiduités.

À l’époque elle avait des amants, elle brillait par sa beauté dans les salons parisiens. Quentin, lui, brillait aussi à sa façon, par sa prestance, son esprit malin et ses joutes verbales jalousées par le Tout-Paris.

Il avait acquis une fortune et pas des moindres, dans la vente d’armes de contrebande à l’Angleterre.

Rien ne lui manquait.

Il était prêt à conquérir Annabelle quoi qu’il en coûtât.

Annabelle n’était pas insensible à ses charmes, elle minaudait, donnait un bref coup de cravache à son cheval lorsqu’elle le croisait au bois de Vincennes ou au bois de Boulogne, faisant se soulever sa lourde chevelure blonde et ses petites fesses. Dans les salons elle s’adressait aux hommes avec force et d’une voix qui ne s’en laisse pas conter. Douce et autoritaire à la fois. Elle ne le regardait qu’à la dérobée, dans les miroirs.

Quentin s’impatientait, trépignait sans savoir de quel pied danser. Il la voulait tout à lui. Mais chaque fois elle échappait à la soirée avec un nouveau galant.

Il attendait son heure, lorsqu’elle vint, un soir de pleine lune.

 

Elle partit ce soir-là, fatiguée peut-être, avant l’heure et il grimpa derechef sur le marchepied et s’accrocha au véhicule. Arrivés tous les deux devant l’appartement d’Annabelle, il descendit promptement, ouvrit la portière et attira sa taille contre son sexe.

Elle poussa un petit cri bref, interrompu aussitôt par un baiser langoureux qui lui cloua le bec de ravissement.

Leur idylle ne fut pas brève.

Leur amour non plus.

Il n’avait plus besoin que d’amour, plus besoin de dîners mondains, plus besoin de manger, plus besoin de boire, plus besoin d’habits : leurs deux corps suffisaient. On aurait dit une danse perpétuelle.

 

Pourtant ils durent se rendre rue de Rivoli chez la mère d’Annabelle qui les avait fait mander, n’ayant plus que quelques jours à vivre.

Annabelle se rendit au chevet de sa mère et Quentin attendit en bas de longues heures. Il alla se détendre et marcher le long de la Seine, se retrouva sur le Pont-Neuf, continua le long des quais, passa par les jardins du Luxembourg et s’apprêtait à revenir lorsque surgirent au détour d’une ruelle, rue de la Vieille-Lanterne, un groupe d’excités, buveurs et gueuleurs.

On ne sut jamais si la rencontre était due au hasard ou s’ils avaient cuvé une jalousie pendant de longs mois et s’apprêtaient à se venger d’un Quentin trop possessif. Ils lui cherchèrent noise.

Au début cela ressemblait à un jeu d’ivrognes, ils poussaient Quentin vers l’un puis vers l’autre comme un culbuto, en éructant méchamment. Puis l’altercation devint de plus en plus violente dès lors que Quentin avait sorti son épée du fourreau.

Alors un des quatre malfrats tira à son coutelas, transperça le flanc de Quentin qui s’avachit sur les pavés en sang.

Un peu dégrisés, les quatre hommes firent volte-face pour s’enfuir mais le dernier, poussé par on ne sait quelle sale idée infernale, prit la tête de Quentin entre ses mains et coupa ses lèvres aux deux extrémités, lui infligeant un sourire éternel de sang et de douleur : « Ainsi ton sourire n’en sera que plus beau» lui cracha-t-il au visage avant de se détourner en chavirant.

Quentin fut jugé mort. On le ramena longtemps plus tard, après un séjour à l’hospice, chez Annabelle désespérée.

Et ce n’est qu’après avoir défait ses bandages qu’elle découvrit que l’amour avait changé de visage.

PASC