Je me souviens

Je me souviens que ma sœur boite chaque fois qu’elle entre dans un hôpital.

Je me souviens de “Johnny got his gun”, “Johnny s’en va-t-en guerre” écrit par Dalton Trumbo en 1939,  Johnny est amputé des 4 membres et a perdu la parole, la vue, l’ouïe et l’odorat.

Seule sa mémoire est vivante. On l’entend penser et ressentir un immense plaisir lorsqu’à la fin du film, son infirmière ouvre le rideau pour laisser passer un rai de lumière

Je me souviens de “La servante écarlate”, mère porteuse

Je me souviens d’Hannibal Lecter avec un masque de chien sur le visage et aussi de celui qui espionne avec un masque aussi dans une chambre à l’intérieur d’un placard dans un film de David Lynch… les deux me font très peur

Je me souviens d’anna Karina chantant « ma ligne de hanche, ma ligne de chance” dans “Pierrot le fou”

Je me souviens du sang qui gicle sur la caméra de “Reservoir Dogs” de Quentin Tarantino

Je me souviens du doux frissonnement de ses cuisses et du frissonnement de sa robe longue serrée, lorsque l’actrice Gong Li ou Maggie Cheung en 1962 dans “in the mood for love”, à Hong Kong, descendait un à un inlassablement et au ralenti un escalier de fer, la nuit

Je me souviens d’un film de Douglas Sirk, est-ce “écrit sur du vent” ou bien “tout ce que le ciel permet” ou bien “mirage de la vie” ? dans lequel une femme noire courait après le cercueil de sa fille

Je me souviens qu’Anna Magnani faisait la même chose, était-ce dans “Riz amer” ?

Je me souviens que la sœur de mon grand-père, elle aussi, s’est accrochée  au cercueil de son frère afin qu’on ne le mette pas en terre

Je me souviens de la beauté de mon grand-père de Strasbourg avec ses cheveux blancs dans son cercueil quand j’avais 17 ans

Je me souviens du froid du corps de mon père lors des 3 jours où on  l’a veillé et pendant lesquels on lui a parlé derrière le vitrail que lui-même avait restauré

Je me souviens de ma petite nièce italienne Alessandra qui lui parlait tout bas en italien et de ma belle-mère qui racontait au village entier venu le voir une dernière fois, l’histoire de sa mort et qu’à chaque fois qu’elle racontait, elle ajoutait de nouveaux détails

Je me disais alors que c’était aussi beau que la littérature

Je me souviens des longues jambes de ma mère, de sa chevelure rousse et de sa Fiat 500 jaune  qui sillonnait les rues de Bois-Guillaume

Je me souviens qu’il faut se souvenir et écrire pour se souvenir

Je me souviens de la chanson jazz, préférée de mon père chantée par Billie Holiday:  “Strange fruit”…. ce fruit étrange c’est le corps d’un noir qu’on a pendu à un arbre et qui se balance comme les morts de François Villon “au corps plus béquetés d’oiseaux que dés à coudre…”

Il a emporté ce CD à la clinique ainsi qu’une photo de Léo et “le temps retrouvé” de Marcel Proust

Je me souviens que Simone de Beauvoir a failli tomber dans la tombe de Jean-Paul Sartre le jour de son enterrement, tellement la foule la poussait, la pressait. Je me souviens qu’elle a écrit “Une mort très douce” sur la mort de sa mère

Je me souviens qu’Albert Camus, pardon Meursault, n’a pas pleuré à la mort de sa mère dans “ l’étranger”

Je me souviens que dans “cris et chuchotements”, Agnès s’ouvre le sexe avec un morceau de verre brisé

Je me souviens que lorsque l’on me montre une plaie ou du sang, je sens comme un coup de couteau direct dans mon sexe

Je me souviens du numéro tatoué sur le bras des Juifs dans les camps et aussi des corps des Juifs (vision insupportable) que la pelleteuse entasse dans des charniers sans âme

Je me souviens que Robert Badinter a fait cesser la peine de mort en France en 1981

PASC