La cicatrice

 Nahia, une belle jeune fille courait le long du torrent, dévalant la pente. Elle riait, chantait, tellement heureuse. Heureuse et effrayée aussi, elle allait retrouver Pey, son amoureux, son amant aussi. Elle avait une grande nouvelle à lui annoncer. Elle arrivait sur une toute petite plage de sable gris, cachée dans les arbres, bien à l’abri des regards. Leur plage. Elle s’allongea et se mit à rêvasser.

Personne ne savait, pas même Marichu, sa sœur. Il fallait se cacher dans cette contrée traditionnelle, fermée, refermée sur cette culture ancestrale teintée de religion, qui restreignait la liberté, enfin la liberté des filles.

Et encore plus dans cette famille. Ici régnait le père, ce père véritable chef de famille, chef du clan, à qui tous devaient obéir. La mère toujours craintive devant le père, Marichu, ma jumelle, Amatxi qui ne parlait plus et ne quittait jamais le coin de la cheminée et Iloba, le neveu, un peu simplet, qui officiait, travaillait, trimait à la ferme, depuis… depuis toujours.

Iloba, quel personnage étrange, une force de la nature, capable de tous les travaux aux champs, ou dans les bois, admiré de tous aux traditionnels jeux de force.  Instinctif, capable de retrouver les brebis égarées dans les estives, de trouver les meilleurs endroits à champignons.

Lloba, vaillant, courageux, mais pourquoi était-il toujours aussi apeuré, inquiet dès que le père s’approchait de lui, lorsqu’il se mettait en colère. Il tremblait comme une vieille feuille et partait se réfugier dans la grange ou dans les bois. Et, pourtant, lorsque le père levait un peu la voix contre elle ou Marichu, Iloba semblait toujours prêt à bondir sur lui.

Quel était donc le secret de cette famille ? Qui étaient les parents d’Iloba, d’ailleurs Iloba n’est pas un prénom, cela veut dire le neveu. Le neveu donc, mais de qui. Personne à la maison n’en parlait, jamais. Personne ne pouvait évoquer le sujet sans risquer la colère ou le haussement d’épaules du père. Amatxi, dans son coin, semblait verser une larme mais restait murée dans le silence.

La mère, elle, restait muette, irrémédiablement muette. Rien à voir, rien à dire, rien à savoir. Faut dire qu’elle n’était pas très bavarde la mère, souvent renfrognée, toujours occupée sauf parfois lorsqu’elle se retrouvait seule avec nous, les filles.

Nahia, se souvenait de ces instants privilégiés : l’heure du bain ou des contes quand elles étaient petites, les heures passées ensemble à la cuisine à préparer des gâteaux, et quelques petites virées en ville pour quelques achats, toujours jugés inutiles par le père au retour. Ah, il savait y faire pour redescendre l’exaltation.

Alors son amourette avec Pey, il ne valait mieux pas trop diffuser. Mais aujourd’hui…

C’était le début de l’été, il faisait déjà bien chaud ; elle s’endormit un peu. Soudain réveillée par un bruit, ce devait être Pey. Mais pourquoi ne s’approchait-il pas ? Nahia, se redressa un peu inquiète. Qui était là dans le fourré ? Qui l’épiait ?  Elle en était sûre quelqu’un l’épiait.

Soudain, elle la vit, une présence dans le buisson tout près, une femme était là. Elle voulut crier mais aucun son sortait de sa bouche. La femme, alors, s’approcha et Nahia restait tétanisée, pas de voix pour crier, pas de jambes pour déguerpir. Elles se regardèrent longuement, et soudain comme dans un étrange ballet, la femme souleva sa robe, découvrant son ventre et une énorme, hideuse, cicatrice boursoufflée qui lui barrait le bas ventre. Un travail de boucher.

Qui était donc cette femme, que faisait-elle là, l’épiant ? Pourquoi lui montrer cette affreuse cicatrice comme si on avait ouvert le ventre de cette femme pour la vider ?

 

Toutes ces questions se bousculaient dans la tête de Nahia. Celle-ci, toujours incapable de bouger, assise sur le sable, sentait que la femme ne lui voulait pas de mal.

Elle s’assit près d’elle et lui murmura : « Les cicatrices ont l’étrange pouvoir de nous rappeler que notre passé est réel » ajoutant, je ne voudrais pas que cela soit aussi ton futur.  Alors fuis, fuis avec ton amoureux et le petiot.

On entendit des pas et la femme s’évapora, réalité ou apparition. Nahia ne savait que penser ? C’était Pey qui arrivait. Elle allait lui annoncer … Soudain elle comprit les mots de la femme :

« Fuyez car ils n’accepteront pas l’infamie, la honte à afficher devant tous, fuyez car ils sont capables de tout »

Nahia, se mit à courir, laissant Pey sur place. Il lui fallait la rattraper, retrouver cette femme. Elle l’a surprise plus bas au bord de l’eau, les yeux rougis, le torse se soulevant dans un terrible hoquet. La femme pleurait, pleurait enfin sur son passé.

Elle se retourna, vit Nahia et lui raconta. « Je suis la sœur de ton père, comme toi, il y a plus de trente ans, j’ai été amoureuse, et comme toi j’ai été enceinte. » Mais à la maison, ils n’ont pas accepté. Pour eux, c’était une infamie, une abomination, un déshonneur pour la famille.

La cicatrice que je t’ai montrée, c’est la césarienne qu’ils m’ont faite, comme sur une vache qui n’arrive pas à vêler, pour m’enlever l’enfant, un fils avant de me jeter dehors, hors de la « Maison », me forçant à l’exil, me faisant jurer de ne jamais revenir. En échange, ils promettaient de s’occuper de lui. Ils l’ont appelé le neveu, Iloba.

Je suis donc partie très loin, aux Amériques, comme on disait avant. Depuis peu, je suis revenue. Quelque chose me poussait à ce retour, quelque chose de fort, de vital. Et depuis quelques jours, j’observe la maison de loin, sans oser me montrer.

Je sais maintenant ce qui m’a poussé à revenir. C’est toi, pour que le passé ne se reproduise pas. Je sais qu’ils sont prêts à tout. Il faut fuir avec ton amant, et ce petit qui va naître, qui a le droit à connaitre ses parents….

Nahia, accablée par ce qu’elle venait d’entendre, restait prostrée. Mais au bout de quelques minutes, se secoua et dit : « Non, non, le futur peut être tout autre. Rentrons à la maison et luttons ensemble »

Nicole