La cicatrice

Étendue sur le sable et luisante de sueur, Yamina enleva son t-shirt.

Louis eut un étourdissement; cette chose au dessus du nombril était monstrueuse, elle n’avait rien à faire là, elle était une intruse.

Cet entortillement de peau luisante et violette, ce magma bosselé, avait l’impertinence de trôner au beau milieu de tant de beauté… au milieu de ce ventre qui aurait du être noir et velouté.

C’était l’été, un de ces étés trop chauds et sans pitié pour ceux qui n’aiment pas leur corps; une chaleur qui oblige à se dénuder, à dévoiler plus de peau, plus de formes.

Une chaleur faite pour les beaux, ceux qui veulent se montrer, s’exhiber, sûrs de leur pouvoir, inconscients de la peine qu’ils affligent aux autres; les autres… les bossus, les trop maigres, les trop gros, les trop, les pas assez, ceux qui, trop heureux de cacher leur disgrâce derrière des morceaux de tissus, adulent l’hiver, le vent, le froid, la pluie.

Il aurait voulu ne pas voir, mettre un filtre, un cache, faire un réglage de ses yeux : zoom avant sur les seins, les fesses, le visage.

Mais il ne pouvait faire abstraction de la chose, pire, il ne voyait qu’elle, qui à elle seule parvenait à occulter tout le reste.

Il était pétrifié et paralysé de honte, mal à l’aise, son regard se portant obstinément sur les quinze centimètres carrés de peau que constituaient la Cicatrice.

Il aurait voulu la toucher, l’apprivoiser, s’habituer à elle, tout doucement, s’habituer pour ne plus ressentir le dégoût, car il s’agissait bien de ça, mais rien n’y faisait.

Il essayait de comprendre pourquoi les êtres humains ont tendance à fuir la laideur, pourquoi est-elle à ce point source d’angoisse et de rejet; peut-être parce qu’elle les renvoie à leur propre fragilité.

Il existe des cicatrices plus jolies, bien dessinées, presqu’invisibles, timides, discrètes, ce genre de cicatrice bien pensée, étudiée, peaux réparées par des mains de maîtres, mais là… les chairs avaient juste fait ce qu’elles avaient pu pour se refermer.

Quelles qu’elles soient, les cicatrices ont l’étrange pouvoir de nous rappeler que notre passé est réel.

Yamina faisait partie de ces migrants rescapés, arrivés en France en Juin 2017, via la Méditerranée; elle avait fui son pays d’Afrique Centrale, comme beaucoup d’autres, pour échapper à la faim, à la guerre, à la torture.

Tombée de l’embarcation de fortune où s’entassaient de trop nombreux exilés, elle s’était ouvert le ventre contre la paroi du bateau.

Elle fut sauvée par le navire humanitaire Océan Viking; interdit d’accoster pendant deux semaines, l’opération chirurgicale s’était faite à bord, et avec les moyens du bord.

Yamina s’en était sortie de justesse, son corps épuisé ayant difficilement résisté aux accès de fièvres dus à un début d’infection.

Depuis, sa vie allait mieux et elle n’avait plus peur, même si tout n’était pas rose.

Elle venait  de rencontrer un jeune garçon qui l’avait même trouvée jolie; il était en surpoids et elle le sentait mal à l’aise, mais il avait l’air gentil.

Sa cicatrice, elle s’en accommodait; qu’est ce qu’une cicatrice comparée à tout ce qu’elle avait déjà enduré?

Elle la garderait à vie, cette chose qui lui rappellerait toujours d’où elle venait.

Clarysse