Je me souviens

Je me souviens de l’odeur des couloirs, mélange d’eau de javel, de bouffe et d’excréments.

Je me souviens du doyen des lieux, assis face à l’entrée, qui attendait les visites mais qui n’en avait jamais. Alors il chantonnait, les yeux clos, ravaudait les histoires et les souvenirs, les mains posées sur les genoux, et dans les mains, ses mains sèches et gravées de veines tordues et de rides, on pouvait y lire sa vie.

Je me souviens de la petite dame au coin du couloir, toute petite chose tordue, dont le visage était toujours fendu d’un sourire édenté, qui me disait invariablement : « bonjour jeune fille, vous auriez pas vu mes chaussures par hasard ? ». Je me souviens qu’ensuite elle se taisait, n’attendant même pas une réponse, son sourire remplaçant les mots.

Je me souviens de ton regard au bleu délavé, lorsque tu m’entendais entrer dans la chambre, de l’écarquillement de tes yeux qui me suivaient et m’accompagnaient jusqu’à la petite chaise placée à côté de ton lit surélevé.

 Je me souviens avoir pensé que les yeux n’ont pas d’âge et que l’on meurt avec ses yeux d’enfant.

Je me souviens de ta bouche tordue qui ne savait plus dire les mots.

ET toi ma chair, tu te souviens de cette vague douleur dans les entrailles, de ce serrement de la gorge, de ton envie de t’évader, de rejoindre les bateaux qui passaient sur la Seine, juste devant la fenêtre, si près, et pourtant si loin.

Clarysse