La porte d’entrée

Entrer en belle-famille, est souvent un moment redouté. On se conditionne, on se prépare sans jamais être prêt, il s’agit de paraître naturel, mais dans l’idée même, il y a la notion de paraitre, ce qui a le don de mettre mal-à-l’aise. Le premier contact est le substrat entre les yeux et le toucher, le résultat est la porte d’entrée dans un univers parallèle, un autre monde, un autre mode de vie, de fonctionnement, d’autres coutumes, de comportements singuliers. Mais, simultanément l’entrant lui-même, provoque la même curiosité chez le recevant. Les premières minutes de cette rencontre impriment dès lors, une empreinte profonde que seul, le temps peut modifier. La poignée de main est donc essentielle, primordiale, la texture de la peau, sa sécheresse ou sa moiteur impriment les premières sensations. La profondeur du geste ou sa rétention, la fermeté ou la mollesse deviennent dès lors, de puissants neurotransmetteurs.

Ce jour-là, la main de Jean était ferme, résolue, sans ambigüité, les fluides étaient rassurants et pourtant, ce premier contact déclencha chez Jean Baptiste une alerte, ses yeux descendirent instantanément sur la main. Celle qu’il tenait dans la sienne était amputée de l’index. Si la télécommande de son cerveau prenait le contrôle, assurant de sa personne un comportement sans failles, empreint de dignité, ses yeux décryptaient dans le faisceau de cicatrices refermées et tannées avec le temps, que l’homme qui l’accueillait, avait probablement une sacrée personnalité. Chaque ridule de cette vieille blessure semblait crier une histoire forte. L’index ne montrait plus directement, mais révélait tout de même, qu’il restait le pivot d’un clan familial, aux mœurs bien trempées.

Alors, Jean-Baptiste, devait-il se fier à ses premières intuitions, toujours est-il que les cicatrices de la main de son hôte et la lecture qu’il en fit instantanément, allait lui révéler au fil des années que ses impressions originelles seraient bien conformes au passé de sa nouvelle tribu.

En effet, le temps lui apprendra par confidences successives, que contre toute apparence, la majorité des membres de la fratrie composant sa belle-famille s’était forgé un avenir bien étayé dans le commerce ou dans quelques professions que nul d’entre-deux n’aurait pu imaginer, à la seule force de leurs bras et de leurs caractères forts, en développant un charisme puissant, et ce quoiqu’ils fussent issus d’un milieu particulièrement défavorisé.

La cicatrice, Jean-Baptiste l’apprendra quelques années plus tard, était en réalité, le résultat d’une automutilation, une escroquerie à l’assurance, mais, n’empêche qu’’il avait fallu une certaine dose de courage et de volonté à Jean, son beau-frère, pour passer à l’acte. Et même, si le résultat de ce geste violent, fût pour lui et par ricochet pour sa famille, un premier coup de pouce au destin pour commencer dans la vie. La puissance de travail par la suite, et la volonté de ne jamais rien lâcher au hasard, et plus tard l’abnégation développée par tous les membres de cette famille, semblaient autant d’onguents bénéfiques destinés à soulager la cicatrice initiale.

Alors, trente ans après, Jean baptiste se remémore avec affection, cette première poignée de main avec Jean, quand ses yeux ont rejoint ses doigts sur cette cicatrice si révélatrice, qui deviendra la porte d’entrée de son nouveau clan.

Olivier de Driadi.