La cicatrice de tante Jeanne

Lorsqu’elle venait à la maison, tante Jeanne, vive, guillerette apportait toujours quelque fromage bien odorant : vous savez, ce munster délicieux qu’on déguste bien coulant, une horreur pour nous les enfants, un délice pour nos parents. « Ah ! Les enfants si vous aviez connu la guerre ! On aurait fait des kilomètres à genoux pour en manger ! » Décidément non ! j’aimais tante Jeanne mais le munster, ça ne passait pas !

On devinait qu’elle était arrivée à la maison lorsque de retour de l’école, on sentait d’abord les effluves du fromage qui fuitaient de la cuisine. Après, seulement après, on l’entendait chantonner de sa petite voix « Paris sera toujours Paris, Paris la plus belle ville du monde » Vite essoufflée ! J’appris qu’elle avait subie l’ablation d’un poumon, justement pendant la guerre, la dernière bien sûr ! « Ah ! Mes enfants si vous saviez comme c’était dur, mais heureusement les bonnes sœurs passaient entre les lits avec leurs seringues, piquaient, soignaient et entre deux Pater et un Ave, vérifiaient si le patient était sur le chemin du départ ou s’il s’accrochait désespérément à ce qui lui restait de souffle. Un poumon en moins quand même !

Je me souviens qu’elle portait autour du cou un petit collier de perles et je devinais sous le collier quelque chose d’étrange. J’observais le collier qui sautillait quand elle riait ou toussait un peu fort et dévoilait alors un autre collier, celui-là , serti dans sa chair. Il formait une guirlande bien dessinée au bas du cou et tous les deux-trois centimètres, il y avait une griffure perpendiculaire au collier. Sous les perles les griffures rosées, violacées : un collier-cicatrice enchâssé dans le cou ! Quelle idée ! Je fis le lien avec le poumon extrait de la cage thoracique. Mais comment peut-on sortir un poumon en le faisant passer par une ouverture à la base du cou ? On aurait dû le sortir par la bouche !

« Ah ! Mes enfants si vous saviez » Ah ! Non ! Tante Jeanne pas encore pendant la guerre !

Exact, c’était juste après, les tourments ont continué pour tante Jeanne. Un matin, elle sentit sous les doigts en faisant son « brin de toilette », comme une grosseur juste sous la mâchoire, oui, là au bas du cou. Ça avait gonflé très vite un peu comme le cou du crapaud qui se gonfle quand il siffle pour une parade nuptiale, mais là rien à voir avec une parade amoureuse, car tante jeanne était une demoiselle institutrice renommée dans son village crainte par tous les mioches qui s’alignaient sur les bancs de l’école communale de filles et garçons située dans la mairie du village. Mademoiselle Jeanne tenait ses écoliers : une seule classe pour une quarantaines de gamins, entre six et quatorze ans. Chapeau ! Et un seul poumon. Et ça alors ? C’est quoi ce collier dans ta chair ?

C’est la thyroïde. La quoi ? La thyroïde ! Le collier inscrit dans ton cou c’est thyroïde ?

Non ! thyroïde était mal en point, alors on a ouvert le bas du cou pour la sortir tout simplement, puis on a fermé et agrafé les chairs pour former une belle cicatrice.

Pauvre tante Jeanne. On l’ouvre, on extrait, on répare, on ferme !

Toutes ces misères n’entamaient pas sa bonne humeur. Tante Jeanne faisait partie de la chorale paroissiale, elle chantait avec cœur les louanges du Seigneur qui l’avait épargné. Traverser la guerre un poumon en moins, une thyroïde éradiquée, Jeanne la balafrée chantonnait « Paris sera toujours Paris… »

Elle valsait, tournoyait dans le salon, elle pianotait. Ah ! J’oubliai, pour honorer son courage et son dévouement auprès de générations d’enfants à qui elle apprenait les rudiments de lecture, de calcul, sans oublier le catéchisme, Jeanne fut nommée marraine : on baptisa la cloche de l’église du village du prénom de Jeanne en souvenir de cette généreuse donatrice, cette courageuse institutrice.

Aujourd’hui, Jeanne du haut du clocher égraine les heures, sonne l’angélus. L’église est désertée, Jeanne est au cimetière. Qui se souvient d’elle ? A part la petite fille qui observait la cicatrice sous le collier de perle qui tressautait au rythme des quintes de toux qui l’étouffaient.

PS : Jamais je n’ai vu la cicatrice du poumon évadé. J’imaginais alors un collier en sautoir qui devait descendre jusqu’au nombril. Un poumon à sortir de la cage, c’est tout de même autre chose qu’une thyroïde !

Marie Odile Jouveaux