Je me souviens

Je me souviens de ce premier hiver qui mordit mon corps à belle dent.

Je me souviens des premiers flocons qui tombaient drus et couvraient l’asphalte d’une poudre blanche.

Je me souviens : j’ouvrais la bouche, happais ces petits grains qui voltigeaient au gré du vent.

Je me souviens de la douceur, de la fraicheur du grésille qui fondait sur mon visage.

Je me souviens du crissement des pas dans la neige et du son ouaté des bruits alentour.

Je me souviens du scintillement éblouissant de la neige au soleil d’hiver.

Je me souviens de la nuit qui suivit la tempête. Le ciel marine où flottait une lune métallique, les myriades d’étoiles comme autant de diamants dispersés sur la voute céleste.

Je me souviens … j’attendais le bus, la température chuta brutalement, le vent soulevait les cristaux de neige pétrifiés qui couraient sur la route, la « poudrerie » se formait, se déchainait en serpentins légers qui se jetaient sur les passants recroquevillés sur le trottoir attendant le bus perdu dans la tourmente. Le froid me saisit dans son étau et me broya. Le visage, les mains devenaient durs et insensibles, les ongles, le bout des doigts anesthésiés.

Je me souviens de la douleur que provoque l’air pénétrant dans les poumons : je le sentais qui descendait dans la trachée : étrange sensation, l’air devenait palpable. Il prenait corps dans mon corps. Je l’avalais par petite lampée comme si je buvais quelques gouttes d’eau.

Je me souviens des gros yeux jaunes du bus qui surgit de l’ombre poussant devant lui des flocons de neige affolés, soulevés par le blizzard qui les plaquait à l’avant du véhicule.

Je me souviens  des voyageurs figés sur le trottoir qui montaient en silence dans le bus.

Je me souviens de la chaleur intérieure et du sentiment de soulagement qui y régnait. Bouches cousues, cadenassées,corps tétanisés, frigorifiés mais enfin à l’abri.

Je me souviens du dégel, les pieds, les mains qui s’éveillent, la douleur provoquée par  la sortie de l’étreinte glacée libérant lentement la circulation sanguine qui reprend sa course un instant ralentie.

Je me souviens clairement fredonner dans ma tête endolorie, yeux mi-clos, cette chanson que je découvrais alors «  Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver »

M.Odile Jouveaux