La cicatrice

Dix heures, un soir d’été. La journée fournaise la pousse à prendre le frais sur la terrasse. Le soleil a plongé derrière l’horizon, laissant le ciel embrasé d’une luminescence orangée. Le bruit des vagues l’attire, la plage bondée de l’après-midi a laissé place à une longue langue de sable mordoré. Bientôt le désordre des milliers de pas qui l’ont piétinée sera lissé par la marée montante. Elle descend les quelques marches qui mène à la plage, elle veut marcher seule, sautiller au-dessus des vaguelettes d »écume comme une gamine. Quand s’avance une ombre au loin, elle est agacée par cette insulte à sa solitude. C’est l’heure entre chien et loup, on ne distingue plus trop ni forme ni couleur. Elle joue à deviner en observant la démarche de la silhouette qui s’approche, s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Quand ils se croisent, elle voit qu’il s’agit d’un jeune homme aux cheveux longs qui lui masquent en partie le visage. Ils échangent un discret bonsoir et poursuivent leur chemin en sens inverse. Soudain, il revient sur ses pas et demande :

 

« Y a-t-il un bar d’ouvert dans le coin ?

-En bord de plage, c’est trop tard. Il faut aller en ville.

-C’est loin à pied ?

-Une bonne dizaine de kilomètres. Vous n’avez pas de voiture ?

-Non, je fais tout à pied. Je marche beaucoup.

Cette dernière remarque retient son attention. Qui est cet homme, se demande-t-elle, curieuse, où va-t-il comme ça ?

-Venez, je vais vous amener jusqu’à la route ; vous arriverez plus vite que par la plage. »

Déjà elle a oublié son désir d’être seule et ils discutent un peu tout en marchant. Le randonneur est parti de chez lui il y a plusieurs mois, il avance au gré du hasard des rencontres, des envies du moment, un baroudeur. Arrivés devant sa maison, elle lui propose spontanément de s’arrêter prendre un verre avant de reprendre la route. Elle a envie d’en savoir plus sur lui.

« Allez vous asseoir dehors, j’apporte ce qu’il faut. » Deux bouteilles à la main, elle ressort en se faufilant par la porte-fenêtre et allume la terrasse au passage. Surpris, il n’a pas eu le temps de tourner la tête, ses cheveux ne l’ont pas protégé et elle prend en pleine face la laideur d’un profil en partie dévasté par une hideuse balafre. La cicatrice s’étire en diagonale sans contours définis, elle s’étale en un entrelacs de veinules marbrées sur une chair grise et rosée. L’image de la crépinette sur l’étal du boucher lui vient à l’esprit et elle se reprend du mieux qu’elle peut pour retenir à la fois du dégoût et un fou rire nerveux.

« Désolé, dit-il en se tournant pour présenter l’autre profil, je n’ai pas pu l’éviter.

-Ce n’est rien, bredouille-t-elle, confuse, j’ai été surprise.

-Normal, tout le monde l’est, il ne faut pas s’en cacher. Si je pouvais je porterais la barbe, ça masquerait mais elle ne poussera jamais sur cette partie-là, brûlée trop profondément à ce qu’ils disent. Je garderai cette brûlure visible toute ma vie. Les cicatrices ont l’étrange pouvoir de nous rappeler que notre passé est réel, vous savez … »

Bière après bière, il se raconte. Le hasard de leur rencontre fait que ce soir-là, il a envie de parler et elle d’écouter.

« J’avais un frère jumeau et comme souvent dans ces fratries-là, on faisait tout ensemble. Quand on avait une dizaine d’années, on adorait jouer dans la forêt aux super héros, à Robin des Bois. On était complice et en même temps, on se mesurait beaucoup. J’étais un peu plus costaud, ça ne lui plaisait pas trop. On avait un super livre – Survivre en forêt – on apprenait à poser des pièges à lapin, construire un abri et puis allumer un feu. Moi, je trouvais ça dangereux, le feu, lui non. Le feu a pris, le bois aussi, mon frère aussi … Et moi, je m’en suis sorti. Depuis, je traîne ce cauchemar sur ma joue tous les jours de ma vie ».

Annie Brottier