Je me souviens…

Je me souviens de l’odeur de poussière et de parfum bon marché déversé sur la tête de la poupée qu’on m’avait offerte

Je me souviens des longs couloirs, des pas feutrés et des cris la nuit.

Je me souviens de la trace du bistouri dans ma chair d’enfant meurtrie, de mes fesses tachetées de piqûres d’antibiotique.

Je me souviens de nos corps enlacés dans la torpeur d’une nuit d’été, des draps rejetés, de l’odeur de nos sueurs mélangées.

Je me souviens de celui qui m’a fait regretter de m’être donnée, de ses couinements de cochon, de son air méprisant.

Je me souviens avoir été frappée par les formes étranges, écartelées des corps de Bacon.

Je me souviens avoir frémi d’horreur à la vue des corps décharnés poussés par des pelleteuses au fond des tranchées béantes.

Je me souviens de tous ces corps que j’imbriquais pour n’en faire qu’un dans mes dessins.

Je me souviens des jardins parisiens où mon regard d’adolescente fixait avec délice le sexe dénudé des statues grecques.

Je me souviens du corps de ma mère, ses mains, ses pieds, rougis et gonflés, de sa douleur, de mon impuissance.

Je me souviens du regard hagard de cette femme assise au bord du Mékong, son enfant dans les bras.

Je me souviens de la peur qui fait courir pour se vider les entrailles dès lors qu’on a vécu l’insoutenable.

Je me souviens de sa mort, corps et âme disparus, de ma honte, ma culpabilité

Je me souviens des affres de l’accouchement, douleurs de l’enfantement, corps qui se déchire pour un autre morceau de chair.

Je me souviens des mains, des pieds du nouveau-né, si parfaits, si petits qu’on pourrait les gober.

Je me souviens de la première ride dans le miroir.

Je me souviens qu’on n’est pas né pour rester.

Annie Brottier