San Francisco – Évasion

La ruelle débouche sur une grande artère et tout s’anime. Les voitures montent et descendent en une marée incessante, dans un bruit sourd de moteurs, ponctué de coups de klaxons impatients. On devine derrière les pare-brise, les conducteurs qui jurent et s’insultent, avant de disparaître dans un autre flot de circulation. Ça sent le gaz d’échappement, le gasoil écœurant ; ça se mêle d’effluves issus des restaurants. Friture et graillon des gargotes, sauces épicées des snack-bars pouilleux. Odeurs chaudes et lourdes.

Le cliquetis répétitif du tram se superpose aux aboiements furieux des chiens errants, impuissants à régir la ville selon leurs lois.

Tout est bondé. Tram débordant de touristes, passants jouant les codes d’une mode exotique ou extravagante. Jeux de signes pour se démarquer les uns des autres. En vain, car la foule bigarrée court, coule, se déverse, anonyme et indifférente à ses composants qui tentent d’exister comme individus.

Ceux-là pourtant ont réussi, semble-t-il. Ils se sont installés dans un bar modeste. Inconnus l’un à l’autre, pourtant réunis par des regards d’abord furtifs, puis plus assurés, même s’ils ne se parlent pas. Elle arbore une chevelure frisée et colorée. Elle est entrée là pour se poser un instant après la dure journée de travail harassant. Peut-être a-t-elle tenu la caisse d’un commerce ? ou fait le ménage dans un nombre infini de chambres d’hôtel ? Elle veut souffler, oublier un patron hargneux avant de rentrer dans une chambre triste, grise, solitaire. Elle s’appelle Dorothy et trouve ce prénom banal.

Lui aussi sort du travail. Toute la journée il a porté de lourdes charges à l’entrepôt. Une tâche peu plaisante, répétitive. Pourtant ses vêtements rayés de blanc, de jaune vif, de bleu clair, disent qu’il n’a pas renoncé à un peu de fantaisie et de gaieté. Ses yeux, derrière les petites lunettes rondes, ont l’éclat de ceux qui espèrent encore, sans savoir trop quoi, mais qui, en tout cas, n’ont pas renoncé. Son prénom à lui, c’est John, comme tant d’autres. Il aurait préféré Ken ou Douglas, ç’aurait été plus romantique, non ?

Une rencontre se préparait sans doute mais c’est sans compter la faille de San Andreas qui choisit cet instant pour s’élargir. L’océan envahit Frisco, une apocalypse commence.

Les deux consommateurs du bar sont-ils condamnés à la noyade ? Non, car voilà que d’énormes lampions rouge vif se libèrent de leurs amarres. Ils s’envolent, laissant pendre derrière eux de longs filins auxquels s’accrochent Dorothy et John. Ils se laissent emporter au-dessus des vagues. Le Golden Bridge chancelle, mais ils n’en ont cure. Déjà San Francisco disparaît et s’ils regardent en bas, ils voient les loutres de mer qui jouent avec des coquillages.

« J’aime les loutres » dit Dorothy. « J’ai toujours voulu les approcher ». Son lampion descend doucement jusqu’à frôler l’eau et Dorothy rit de contentement.

« Moi, je préfère les dauphins » dit John, désignant les dos argentés d’un groupe se poursuivant dans les vagues. Puis, soucieux de bonne éducation, il se présente : « je suis John ». Dorothy sourit : « moi, c’est Lola ». En un jour pareil, on peut bien mentir un peu, on peut bien enjoliver un peu les choses… On peut s’appeler Lola et se rêver vedette de cinéma.

A l’horizon des îles, des lagons, du sable fin, des coraux, des palmes où se coule la brise tiède. Peut-être une escale paradisiaque ? ou bien, les lampions seront-ils plus taquins et les mèneront-ils dans quelque jungle ? Qu’importe ! Voilà la grisaille du quotidien qui s’efface.

Au diable San Francisco dont ils ne sauront plus rien ! L’avenir leur semble avoir les couleurs et le goût d’une corne d’abondance, débordant de fruits et de miel.

 

Dominique Benoist