Vers l’aval des fleuves impassibles

 

Moctezuma, Albuquerque, Aztèques, Incas dans la langue, Aymara je le comprends. Tu es l’archiviste des jungles et de la parole, l’anatomie mythique du grand guerrier. Tu coiffes ton serpent totem et me conduis à travers le labyrinthe lacustre. Descendu des montagnes aux glaciers miroitants, tu te pares de vert, de rouge et d’or, les turquoises ciselées brillent aux rayons du Dieu Soleil. Deviens gardien du monde ou le repli du géographe, astronome de la voie lactée. Tu me coiffes du poisson chapeau et charges ma pirogue d’une pêche miraculeuse. Autour les bruits s’animent, des singes hurleurs, des cacaotés derrière les feuillages chamarrés, des oiseaux sous la canopée. C’est la ronde de vie qui tournoie et m’étourdit. Animaux et hommes mêlés en un vaste portrait de famille, véritable épopée des montreurs de gamètes ? Comètes et commères s’en mêlent, changent de peau, se noircissent sous la chaleur de la savane. La porte solaire s’ouvre vers le messager impénétrable. L’oracle des baobabs se déchiffre à travers les encombrements lacustres. Les conversations lagunaires courent de village en village ; les cases rondes au toit pointu captent les paroles, les tambours résonnent pour que commence le lointain pèlerinage du reliquaire ambulant. Les femmes en boubou et mouchoirs de têtes se balancent droites sous leur charge pyramidale. Elles rient, chantent, trainent leurs pas dans la poussière rouge pour accompagner l’extravagant cortège des lenteurs ? Tortues, rhinocéros, léopards, gnous, chats tigrés, suivent en rythme la grande communauté du monde, comme embarqués dans la nef Barbacoa. Alors les voiles rapiécées, arc-en-ciel, teintures, se lèvent et s’envolent au-dessus des villages. Mosaïques elles s’accrochent à Babelbenarès, s’arrêtent. Tu t’assieds au pied des marches, contemples les équilibres gangétiques. L’odeur des hommes, de leurs braises fumantes, les pagodes à encens, te remplissent de chimères.

Tu rentres dans le fleuve et y couches, ta casquette à hélices te conduit vers d’autres rêves prophétiques. Superposition des images, les pales tournent et te posent pour la grande escale dans les fumées de l’Hudson. Tu découvres la proliférante mégapole, genèse d’une ville monde. C’est Manhattan, Babylon Paradise d’avant l’apocalypse

L’oracle s’est réalisé, les barques sont devenues paquebots aux multiples cheminées, leurs sirènes crient, leurs hélices font bouillonner le fleuve de remous. Par les hublots, les visages sont pavoisés et ont le goût de l’existence.

C’est la sweet life bigarrée, la montée vers le ciel, le nivarna. Never mind on y est et la mer s’ offre à tous les horizons.

Josette Emo