Les chimères de la porte solaire

 

Il brille sous la lumière du soleil couchant. Tous ses câbles d’acier frémissent sous la poussée du vent marin qui s’engouffre dans la baie de San Francisco. Il s’élance, long ruban bleuté vers l’autre rive, comme un fleuve impassible et se laisse bercer par le ronronnement incessant des voitures et camions qui glissent sur son manteau d’asphalte soyeux. Il est vivant, c’est un souffle d’air frais vers l’océan pour la ville engorgée dans ses gratte-ciels et ses néons. San Francisco le soir grouille et s’embrouille, proliférante mégapole aux rues pentues où l’on se perd, anatomie mythique de la genèse d’une ville monde. Des lampions, rouge et or, le toit pointu d’un temple, un air asiatique, c’est China town, un chapeau mexicain et des tacos, des fumées, des remorqueurs et des sirènes de bateaux. Des mouettes aussi, des grues, des odeurs nauséabondes de poissons. La ville clignote de tous côtés. Tours gigantesques. De loin le Babel Hotel jouxte le Hamburger Palace et le Paradise Bank. Que de jolis mots, miroirs de la folie humaine. Tour de Babel, palais et paradis fricotent avec les hamburgers et le fric. On mélange tout dans tous les sens à Sweetcity, monde de facilité superficielle. Tout s’agite, frénésie, on ne marche pas, on court, on ne mange pas, on engloutit vite fait sur le pouce, on dort, mais d’un œil, lumière incessante, bruit continu, jamais la ville ne se repose. Le pont non plus, lui qui brille toute la nuit de tous ses feux artificiels. Au petit matin, il sortira de la brume, ensommeillé, trait rassurant sur les montagnes en arrière-plan. Le Golden Gate, porte solaire vers l’autre rive, ouverture du California Bazar, messager impénétrable d’un rêve d’aventure comme la ruée vers l’or des temps passés.

Annie Brottier