Bleu de mer

J’avais passé toute la matinée à couvrir ma palette de bleus. De toutes sortes de bleus. Sans être jamais satisfait. Rien n’est plus difficile que de choisir les bonnes couleurs pour peindre les éléments, le ciel et la mer. Autant dire des milliers de nuances, où le bleu pur (mais qu’est-ce que le bleu pur ? question de peintre) se mêle selon les instants de blancs, de gris, de verts…

Je ne parvenais pas à commencer ma toile. Les premiers à-plat, je les avais furieusement effacés, égratignés, grattés, dans un sentiment d’impuissance. Le jour avançait mais pas mon tableau.

Je ne l’ai pas vu arriver, ni entendu. Tout d’un coup, il était là et me fixait avec curiosité. Je n’aime pas beaucoup qu’on m’observe quand je travaille. Peindre exige de la concentration et du calme. Alors j’ai apostrophé l’intrus avec quelque peu d’exaspération : « Tu n’as rien de mieux à faire ? Va jouer ailleurs ! ». Je me sentais légitime à l’interpeler ainsi, car il n’avait guère qu’une dizaine d’années. Enfin, je crois. Les gamins, je n’en ai pas ; je ne sais pas comment communiquer avec eux. Ni m’en faire obéir d’ailleurs, puisqu’au lieu de déguerpir, il s’est assis sur un rocher tout proche et a dirigé son regard vers la mer. Puis il a sorti de son petit sac à dos un carnet et un crayon. Après un moment, il s’est tourné vers moi. « Faut que je fasse un exposé pour l’école. Je vais écrire sur la mer. C’est bien, la mer, non ? »

« Oui, oui. » j’ai fait. « Et maintenant j’ai besoin de silence ».

C’était trop demander. Au bout de quelques secondes seulement, il a demandé : « Comment elle s’appelle ta couleur ? »

« Bleu » j’ai dit.

« Oui, mais bleu comment ? A l’école j’ai appris bleu foncé, bleu pâle, bleu indigo. C’est joli comme mot, indigo, mais je ne sais pas à quoi ça ressemble.

Pour avoir la paix, j’ai sorti de ma sacoche un tube d’indigo. Il l’a regardé attentivement avant de demander :

« Tu vas peindre la mer ? ou le ciel ? ou les deux ? »

« Les deux. » ai-je répondu sobrement. Voilà, j’en étais sûr. J’ai vu ça avec les gosses de mes amis. Toujours à questionner : « pourquoi, pourquoi, pourquoi ? »

Bon, allons-y et finissons-en. Au moins il ne m’avait pas demandé de dessiner un mouton.

« Je vais peindre la mer et le ciel parce que je les trouve beaux. Parce que la couleur du ciel change tout le temps, avec l’heure, avec le soleil, avec la pluie, avec la brume. Parce que c’est un défi que d’arriver à rendre toute cette beauté avec seulement de la peinture, une toile et un pinceau. »

J’étais assez content du mot « défi ». Ça devrait faire taire le môme, ce concept était sans nul doute un peu compliqué pour son âge.

« Moi, c’est pareil, mais avec des mots »

Eh bien, il en avait de la répartie !

« Voilà ! » ai-je émis en guise et en espoir de conclusion.

« Tu crois que ce serait bien si je disais qu’il y a un bateau. Je trouve que ça ferait… plus humain. »

A croire que j’étais tombé sur un surdoué. Quel enfant normal se préoccupe de mettre de l’humanité dans un paysage ? Ou bien, peut-être tous les enfants sont-ils comme cela aujourd’hui. Il paraît qu’ils sont plus mûrs que nous l’étions au même âge. Entre autres parce qu’on les traite plus comme des adultes et qu’on répond davantage à leurs questions. Sans compter qu’avec internet, ils en trouvent des réponses.

« Mais les bateaux, ça peut couler » a-t-il dit.

« C’est sûr. » j’ai rétorqué. Et puis sans réfléchir, j’ai continué : « Tu vois, je veux peindre la mer d’un bleu très sombre, comme elle est au large, quand on est sur un bateau et qu’on ne voit la terre nulle part, parce qu’elle est trop loin. Et puis le ciel, je le veux d’un beau bleu d’azur, avec des petits nuages au premier plan. Et loin, à l’horizon, le ciel sera gris foncé, comme avant l’orage. Un ciel qui annonce la tempête. »

« Tu vas peindre un bateau ? »

« Non, pas de bateau »

Il a froncé les sourcils : « Alors des bêtes ? des baleines ou des dauphins ? »

« Non plus. »

Je n’allais tout de même pas lui dire que j’avais l’intention de peindre des dizaines de mains qui émergeraient de l’eau, des mains d’hommes et de femmes qui se noient. Ce serait un peu violent pour un gamin, même si de nos jours ils voient tout et n’importe quoi à la télé, y compris des humains sur des embarcations à la dérive, ou, pire, des corps inertes sur des plages.

Au lieu de continuer à parler, j’ai commencé à peindre la mer d’un bleu profond auquel j’ai ajouté quelques traits de cobalt. J’ai fait couler un peu de noir sur ma palette. L’enfant s’était tu. Il écrivait consciencieusement sur son carnet, en tirant un peu la langue, comme les élèves quand ils s’appliquent.

Le temps a passé. J’avais largement esquissé différents plans d’eau et de ciel. Je me suis reculé. Oui, je trouvais l’effet satisfaisant. L’orage était palpable, tout juste sensible aux tréfonds de l’horizon.

J’hésitai à attaquer mon thème central, ces mains surgissant de l’eau dans un ultime geste de vie. L’enfant avait terminé d’écrire depuis longtemps. Il était allé se mouiller les pieds sur la plage, avait ramassé des coquillages. Il ne semblait pas pressé de partir. Il est revenu s’asseoir près de moi et a regardé ma toile sans rien dire. Ses petites mains jouaient avec du sable qu’il faisait couler de l’une à l’autre.

Enfin, il est parti, avec un joyeux « Salut ! ». Je me suis senti réconcilié avec les enfants, du moins avec certains.

J’ai attendu un peu, puis j’ai commencé à peindre les mains. Au milieu de cette grappe de paumes et de doigts, j’ai placé plusieurs petites mains d’enfants. Et mon esprit a oscillé entre la gratitude d’avoir rencontré un enfant heureux de vivre et le désespoir d’en savoir tant d’autres condamnés.

Dominique Benoist