Pendant une nuit noire, je me postais au premier étage, près de l’escalier qui desservait tous les niveaux de Ryad Babouche, la maison familiale. La chambre de Malik était au deuxième et j’étais ainsi certaine de le voir passer sans être vue. En fait, nous habitions une maison traditionnelle de Essaouira, un dar, mais « ryad » faisait plus chic. Je pensais que c’était la seule façon pour moi de comprendre où il allait  tous les soirs, depuis que j’avais constaté ses absences. Dès que nous avions fini la prière, il quittait discrètement notre dar pour ne reparaître que le lendemain, à l’aube. Malgré toutes mes tentatives, je n’avais pu élucider le mystère et ce soir-là, j’attendais dans l’obscurité. Il ne tarda pas à quitter sa chambre, sortir de la maison et se diriger vers Bab Doukkala. Je commençais la filature en le repérant à son allure dégingandée. Je le suivais le long des ruelles. Le trajet était long à pied. Je me rendis compte que nous remontions  vers le Nord de la ville et que nous arrivions à l’entrée du « souk à la ferraille ». Nous étions dimanche et le souk ouvrirait le matin. Je me rapprochais autant que je pouvais pour ne pas perdre le point mouvant de la lampe de poche qu’il avait allumée en pénétrant dans le souk, mais cette nuit obscure recouvrait tout de son manteau opaque. L ‘entreprise était périlleuse et cette sortie nocturne m’excitait. Déambuler dans ce souk hétéroclite relevait de l’exploit autant pour ne pas perdre la trace de Malik que pour ne pas me faire repérer.

Malik était un garçon serviable et attentionné mais terriblement secret. C’était le seul fils de la famille, le dernier enfant, et mon père mettait tous ses espoirs en lui, négligeant ses six filles dont moi. Malik portait bien son prénom : il était le roi de mon père. Depuis quelques temps, j’avais constaté un changement dans le comportement de mon petit frère, ce qui m’inquiétait.  De secret, il était devenu fuyant, de fuyant il était maintenant agressif, rétif à toute approche quelle qu’elle fût. Ses rapports avec le père étaient exécrables. Et maintenant, ses absences….  Je ne sais si mon père les avait remarquées mais elles coïncidaient avec des choses bizarres qui se passaient dans la maison et qui commençaient à m’intriguer.  J’avais tenté d’en parler à notre père qui m’avait intimé l’ordre de me taire. J’avais essayé de partager mes doutes avec Nasrine, ma sœur cadette et chérie, ma complice de toujours. Elle aussi avait remarqué mais bizarrement elle ne voulait surtout pas savoir. Notre mère ? Une ombre dans la maison : pétrie de religion et de crainte à l’égard de son mari, elle ne m’était d’aucun soutien. J’étais donc seule, bien décidée à comprendre ce qui se passait.

Notre dar était dans la Médina, près de Bab Doukkala et invariablement, toutes les nuits maintenant, Malik se dirigeait vers le Nord de la ville, plus fuyant encore qu’à l’ordinaire.  Je profitais de ses absences pour inspecter sa chambre. Rien. Je n’avais rien trouvé qui put me mettre sur une piste. Dans cette belle pièce, plus grande que toutes les autres, il y dormait seul, contrairement à nous six qui nous partagions deux chambres plus petites. Il n’y avait qu’un lit, une armoire sans intérêt et des sacs vides. Son bureau de lycéen ne l’intéressait manifestement plus et une couche de poussière commençait à se faire remarquer. J’avais deux ans de plus que lui et étais complètement novice dans le métier de détective. Je ne trouvais aucun indice qui retint mon attention dans ce lieu déserté. Mais comme dans les autres pièces de la maison, cette chambre portait les stigmates de manifestations étranges. Sur le mur blanc du fond, face à la fenêtre qui donnait sur la rue, des traces rouges descendaient depuis le plafond de joncs tressés, en rubans sinueux. Chaque jour, elles glissaient en suivant un tracé qui semblait ne rien devoir au hasard. J’en devinais maintenant le contour, une vague silhouette, une tête. Maintenant, je restai stupéfaite : dans la lumière du soir, c’était le profil de celle de… mon père. On le reconnaissait immédiatement mais j’étais frappée par la dureté qui émanait de ce portrait sanglant. Je me sauvai en courant. Je repris mon souffle avant de me diriger vers le grand salon marocain au premier étage. J’ouvris la porte précautionneusement et contemplai l’autre spectre qui prenait forme sur le mur face à la porte, plus grand, plus fort encore, le sillon s’enfonçant profondément dans la chair du mur immaculé. Les femmes de la maison s’étaient évertuées à enlever ces stigmates. Rien n’y faisait. Lentement, le dessin se précisait : le père était là, sombre et écarlate. J’étais livide. Plus tôt dans l’après-midi, c’était le père qui avait crié. Il était dans la salle de bain et voyait des filets rouges glisser sur le taddelakt vert céladon qui donnait une douceur incomparable à ce lieu de bien-être. Il avait crié une fois puis plus rien. Coupable de s’être laissé aller. Nous étions arrivées en courant et l’avions regardé avec un air interrogateur et suppliant. Mutique, il avait quitté la maison. Nous étions consternées. Cette situation ne pouvait durer mais que faire ? J’allais me réfugier dans mon lit pour pouvoir réfléchir. Je n’avais aucun lieu à moi dans cette maison et mon lit était mon abri. J’avais installé une couverture comme une tente berbère et avec une lampe de poche, j’éclairais le petit bureau en loupe de tuya que je posais sur mes genoux pour écrire ou faire mes travaux de lycéenne. J’étais dans mon monde et oubliais la terre entière. Mais ce soir-là, c’était trop dur, je ne pouvais réfléchir. Je quittai la maison et partis dans la Médina pour reprendre mes esprits. De Bab Doukkala, je remontai l’avenue Zerktouni dans le flot ininterrompu de chalands qui sortaient du souk Jdid. Ils se pressaient dans les petites échoppes surchargées de produits en tout genre, fruits et légumes de toutes formes et de toutes couleurs. J’aimais cette ambiance vivante et bigarrée et peu à peu, je m’apaisais. Je continuais à déambuler sans but précis. Je me retrouvais devant la mosquée Ben Youssef. La foule était plus compacte encore. Elle cherchait à se disperser parmi les carrossas et les vélos qui ralentissaient la marche des passantEs. Et tout à coup, je reconnus mon père et mon frère en grande conversation au beau milieu de la place, comme s’ils étaient seuls au monde. J’hésitais à m’approcher sentant que je ne serais pas la bienvenue. Je me glissais derrière l’étal d’un vendeur d’oranges pour les observer. La conversation était vive mais le ton de leur voix largement dominé par le bruit ambiant. Je regardais mon père : son visage était cramoisi et dur. Je regardais Malik : ses yeux crachaient du feu, inquiétants. Brusquement, ils quittèrent la place en direction du Bastion Nord. Ils ne m’avaient pas vu et je décidai de les suivre. Ils marchaient vite et je n’avais plus le temps de regarder autour de moi. À Bab Kasbah, ils bifurquèrent vers la mosquée puis remontèrent la rue Ibn Rochd. Nous étions maintenant à Bab Skalla quand soudain mon père et moi furent saisiEs de frayeur. : devant nous, la magnifique porte de pierre ouvrait le passage sur les remparts et sur le frontispice de pierre dorée travaillé avec soin par les fondateurs de cette ville, une trace rouge glissait lentement depuis le linteau supérieur et s’approchait des sculptures surplombant la porte ouverte. Cette traînée semblait récente et la couleur carmin se détachait vivement dans la lumière du soir. C’était cette même trace qui nous poursuivait dans toute la maison, cette même trace qui nous harcelait jusque dans la ville !!! Mon père avait crié. Il se retourna vers Malik. Plus de Malik ! Il avait disparu….  Dans mon coin, je sentais mes jambes m’abandonner, mon cœur défaillir, mon front se glacer et je savais que mon père ressentait exactement les mêmes choses que moi. La peur fit brutalement place à la terreur. Pourtant, ce qu’il y avait d’étrange, c’est que nous semblions les seulEs à voir cette trace sanglante. Les touristes et les marchands n’avaient rien remarqué et continuaient leurs ballets nonchalants. Malik avait vraiment disparu. Je ne m’en rendis pas compte tout de suite. J’attendais maintenant de voir ce que mon père allait faire. Il était obligé de réagir. Tout cela prenait une tournure qu’il ne pouvait ignorer. Je ne pouvais rentrer et poursuivis mon errance. Elle me conduisit jusqu’au port. Il n’était pas très loin de Bab Skalla. L’activité s’était amplifiée avec le départ des sardiniers qui mettaient le cap vers l’île de Mogador riche en bancs de poissons. L’après-midi, les marins avaient fini d’appareiller les bateaux, et les chaluts longs jusqu’à 400 brasses, étaient installés à l’arrière, prêts à être déroulés dans les eaux poissonneuses de la côte d’Essaouira. La plupart étaient déjà au large. Les derniers amorçaient les manœuvres pour quitter le port. Une foule dense de pêcheurs à la ligne, de curieux, de touristes, encombrait les abords des quais, mêlée aux engins de chantier qui poursuivaient les travaux de modernisation. Au milieu de tous ces gens, j’aperçus Mamya. C’était notre vieille nounou.  Elle avait élevé tous les enfants et connaissait tous les secrets de la famille. Elle venait acheter du poisson pour le repas du soir. Je tentais de la rejoindre. C’est alors qu’on entendit un cri strident : « Un homme à la mer ! Un homme à la mer ! » Au bout de la jetée un homme gesticulait pour appeler à l’aide. De là où était Mamya, elle pouvait tout voir. L ‘effervescence grimpa d’un seul coup et je restai bloquée dans la foule. Plus tard, Mamya me raconta : les quelques pêcheurs autour de lui trouvèrent une bouée qui était bien à sa place et elle fut lancée prestement vers la forme sombre ballottée dans les vagues. Bien qu’elle fût à la portée du malheureux, celui-ci ne s’en saisit pas et la bouée figurait avec lui la danse macabre des vagues trop proches des rochers. Alors, l’homme qui avait crié comprit et il se jeta à l’eau. En quelques brasses vigoureuses, il atteignit le corps. Nageant dans une eau froide et tumultueuse, il essaya de regagner les énormes gabions empilés le long de la jetée avec le corps inerte. Il faisait du surplace et on voyait qu’il s’épuisait à vouloir tenir la tête du noyé hors de l’eau et à surnager d’un seul bras dans cette gigantesque lessiveuse. Bientôt, un petit bateau surgit, venant du port. Il mit le cap sur les deux hommes. Deux marins énergiques les repêchèrent. L ‘un entreprit de réchauffer le sauveteur visiblement à la limite de la perte de connaissance, l’autre de faire les exercices de sauvetage à la victime complètement inerte. Un troisième homme fit reprendre à l’embarcation la direction du port où une ambulance attendait toutes sirènes hurlantes. Déjà, sur les quais, les conversations allaient bon train et toutes sortes d’histoires commençaient à circuler…  Quand les deux hommes furent hissés du bateau pour être transportés à l’hôpital, on entendit un cri : Malik ! Je voyais maintenant Mamya se jeter dans la foule pressée autour de la voiture blanche. Elle avait reconnu l’adolescent, exsangue, étendu sur le brancard. Elle s’approcha en jouant des coudes et réussit à le prendre dans ses bras malgré l’opposition des ambulanciers. Elle le regarda avec désespoir et tendresse. Paniquée, j’avais enfin réussi à la rejoindre. Je n’étais toujours pas remise de mes émotions et je tenais maintenant la main glacée de mon frère inerte. Ma gorge était nouée et je respirais mal. Je n’arrivais plus à pleurer. Nos visages se figèrent : sur le front blanc du garçon, un sillon rouge naissait à la racine de ses cheveux et commençait à tracer un signe dans la chair même de son visage. Nous étions pétrifiées. Avec sa main, Mamya le désigna mais personne ne réagit. Bientôt, Malik fut installé dans l’ambulance qui fonça tout au bout de la ville.   Nous sommes alors rentrées au ryad aussi vite que le lui permettaient ses jambes fatiguées, oubliant les poissons. Tout le monde était là. Le père, plus sombre qu’à l’ordinaire, allait lui faire une remarque mais elle avait explosé : « Malik est à l’hôpital ! Il a voulu se suicider ! »  Elle avait tout vu : un grand échalas arrivé en courant dans le port, bousculant tout sur son passage, se précipiter sur la jetée, courir en bravant tous les obstacles, et au bout, tout au bout, se lancer dans les eaux profondes….Tout s’était passé très vite et quand elle avait reconnu Malik sur la civière, la trace sur le visage, la souffrance et la terreur l’avaient submergée. Impuissante, elle assistait depuis des semaines à la brusque dégradation de l’ambiance familiale. Et ces traces sur les murs de la maison la plongeaient dans une frayeur qui se muait maintenant en terreur. Avec Nasrine, nous l’avions confortablement installée dans son fauteuil. Assise à ses pieds, j’avais pris sa main autant pour la réconforter que pour sentir la douceur de sa peau sur mes larmes. Toute la famille l’entourait maintenant, sauf le père resté immobile sur sa chaise, au bout, tout au bout de la table. Nasrine et moi décidâmes d’aller à l’hôpital. Après des démarches infinies, nous étions enfin assises sur le lit où reposait Malik. Il était livide, comme mort mais ses narines se soulevaient régulièrement. Ce fut d’abord deux monologues, celui de Nasrine et  le mien. Notre frère pour le coup faisait le mort. Je me fâchais : « Malik, ça ne peut plus durer, il faut que tu nous expliques. Tu as voulu mourir. Ce n’est pas possible… Je t’aime… » Nasrine pleurait : « Moi aussi je t’aime, je ne veux pas que tu meures ! » Ces déclarations inattendues lui firent ouvrir les yeux. Un pâle sourire apparut sur son visage et nous rendit si heureuses ; voir sourire Malik, c’était un vrai cadeau de l’Aïd….Silence. Long silence.  Le médecin passa la tête par la porte nous demandant qui nous étions. Nous jugeant suffisamment matures, il nous invita à le suivre dans son bureau. « Nous revenons tout de suite, Malik ! »   Très chaleureux, il nous expliqua que notre frère allait très mal sur un plan psychologique. Autant il se rétablirait rapidement de son passage dans l’eau glacée, autant son côté suicidaire l’inquiétait énormément. Je lui expliquais le changement de comportement, les absences répétées, le climat familial et l’altercation avec son père. Je n’osais pourtant pas lui parler des traces. « Alors, je verrai vos parents bientôt.  » dit-il.  En parlant de traces, Nasrine avait aussi vu celle qui barrait le front de son frère. Le docteur n’en fit pas état.  De nouveau avec Malik qui semblait ragaillardi par notre venue, ce furent des sourires, des caresses, toutes choses qui ne faisaient pas partie de notre vocabulaire habituel. Nous-mêmes étions surprises :   la naissance de quelque chose de si fort et si bon… Il nous dit : « Regardez la photo qui est dans le salon marocain. Je vous expliquerai. » Il était épuisé et je n’osais lui parler du stigmate.    De retour à la maison, nous nous sommes précipitées dans le salon marocain. La trace s’était encore accentuée peut-être à cause des ombres agrandies par la lumière des lanternes. Et ce qui nous surprit, c’est que le profil du visage était tourné vers une photo sur le mur à gauche de la trace. Je me rendis compte que je n’avais jamais vu cette photo qui devait être là depuis bien longtemps.  Elle était encadrée à l’ancienne mode. Elle représentait toute la famille, du moins je le pensais. En premier plan, assis, mon père imposant dans un magnifique habit blanc. Derrière lui, debout, toute de voiles vêtue, ma mère. À son côté gauche, il y avait un espace, comme si un personnage avait été effacé. De part et d’autre, les six sœurs, de gauche à droite, de la plus âgée à la plus jeune. À gauche, Saadia, Alia et Hannan. À droite de ma mère, Nassima, Hind, c’est à dire moi et Nasrine assise sur les genoux de Mamya. Les parents étaient les seules à ne pas sourire au photographe. Et tout au-dessus de l’ensemble de la famille, l’énorme tête d’un monsieur que je reconnus immédiatement : le roi, Mohammed VI. Que diable faisait-il sur cette photo au milieu de tous ces gens qu’il ne connaissait pas ? Il était d’autant plus incongru qu’il était le seul à porter un costume avec une cravate. Nous étions toutes dans nos plus beaux habits de fête, robes aux couleurs resplendissantes couvertes de paillettes avec des ceintures larges et brillantes. De multiples bijoux couvraient nos mains, nos oreilles, nos voiles légers. Nos yeux étaient maquillés avec du kohl, nous faisant paraître plus âgées. Même Nasrine avait des yeux de gazelle et les mains décorées avec du henné. Elle avait à peine un an. C’était donc il y a seize ans. Malik n’était pas né. Je n’avais jamais regardé ce portrait. Le gros monsieur dominait toute notre famille de son regard patelin. Je n’arrivais pas à détacher le mien de l’espace vide. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ?  Nous avions éteint les lampes pour regagner notre chambre quand nous avons entendu dans l’escalier un bruit de pas qu’on essayait d’étouffer. C’était celui de mon père. Il se dirigeait vers le  tableau lentement et il entra. Au lieu d’allumer le lustre de la pièce, il braqua une lampe de poche sur le portrait de famille. Il approcha le tabouret qu’il avait apporté, grimpa dessus pour se saisir du tableau et le décrocher. Il repartit aussitôt, son forfait sous le bras. Ces pas déclinèrent lentement dans les profondeurs de la maison. La scène avait duré très peu de temps  !!!

Notre cœur battait la chamade et quelques minutes suffirent pour que nous soyons dans notre chambre, encore sidérées par ce que nous avions vu. Nassima, notre sœur, ne se réveilla pas. Nous avions parlé jusque tard dans la nuit. Nasrine était partagée, elle ne voulait toujours pas être mêlée à cette histoire qui la dépassait, mais, que son frère ait failli mourir lui était insupportable. Nous avions décidé d’aller à l’hôpital dans la matinée. Dans mon lit, je ne parvenais toujours pas à dormir. Alors, je me levai.   Il faisait nuit noire. Je regardais par la fenêtre sur la rue et je vis …Malik qui se dirigeait vers Bab Doukkala comme s’il venait de sortir de la maison. Je descendis à toute allure et repris ma filature là où je l’avais laissée, au « souk à la ferraille ». Arrivée devant une maison sombre qui se détachait sur le ciel plus clair, il frappa à la porte doucement. La lumière apparut quand la porte laissa le passage à un gros homme qui lui tendit un grand paquet. Il referma aussitôt. Malik fit demi-tour et passa près de moi sans me voir. De retour à la maison, il monta directement dans sa chambre. J’attendis puis me décidai à frapper à la porte. J’avais trop de questions à lui poser. J’avais peur de sa réaction habituellement hostile. Il me sourit quand il me vit entrer, à peine étonné de ma présence. Encouragée, je m’assis près de lui. Il était installé à son bureau, le grand paquet posé devant lui. Ce paquet était long, pas très large et peu épais. Il était enveloppé soigneusement d’un papier journal. Malik déchira l’enveloppe et prit délicatement dans ses mains un tableau. Il le mit dans la position d’un portrait et me le montra. Cette toile était terne à mon goût, les couleurs mal assorties. Elle représentait un personnage assis dans le bas du tableau à droite, comme adossé sur le bord du tableau ; il était blanc comme un linge, chétif ; il baignait dans du rouge sang. On aurait dit un enfant avec une énorme tête, celle….de Malik. Je faillis pousser un cri. Cet enfant regardait vers le haut avec un air de grande détresse, d’appel, de tendresse aussi. Sur la tête, une trace sanglante lui faisait office de cheveux. Il était comme au fond d’un trou, d’une geôle, et un rai de lumière l’éclairait par le haut, mais ses yeux fixaient le côté obscur d’où émergeaient deux yeux de femme, le regard fixe et absent. L ‘ensemble était troublant presque insoutenable.

Malik se leva, gardant le tableau dans ses bras et je le suivis jusqu’au salon marocain. Il entra, alluma la lumière…et se figea en voyant le mur nu, un peu pâli à la place du tableau disparu. Son regard reprit l’incandescence brutale que je lui avais vue sur la place de la mosquée. Je lui racontais la scène de la veille. Il déplaça le tabouret laissé là et suspendit son tableau à côté, sur un clou vacant. Je fus surprise :  à côté ? Pourquoi pas : à sa place ? Il respira fort et dit simplement : « C’est ma mère et moi.  » Je ne comprenais pas. Il parla lentement : « Aïcha n’est pas ma mère….. Il y a quelques semaines, j’ai entendu des paroles entre Mamya et le père. Mamya lui demandait de me dire mon histoire. Il grondait, comme d’hab… » Silence. « Il n’acceptait pas d’avoir que des filles. Il criait que c’était la faute de ma mère. Alors, il a épousé une autre femme peu de temps après la naissance de Nasrine. Elle était très jeune. Elle a très vite été enceinte. Mais la naissance s’est mal passée. Il a fallu choisir entre la mère et le bébé et le père a tout de suite choisi le fils. Ma mère est morte.  » Il se tut. Il pleurait. Son visage déjà pâle, ses orbites creusées, était étrange. « J’ai tué ma mère ! » Il se tourna vers la trace : « Il a tué ma mère ! Je ne pouvais rester à l’hôpital, je souffrais trop… J’ai commandé ce tableau à mon ami Ben Ali ; il est peintre. Je voulais que toute la famille sache….alors, toutes les nuits, j’allais le voir travailler et parler avec lui…. » Je le voyais de profil et juste derrière lui la trace sanguinolente de celui du père. Il me sembla qu’elle se contractait, que le visage rétrécissait comme s’il ne pouvait supporter la vérité…et une traînée glissait bientôt jusqu’au sol carrelé, s’élargissant en une flaque informe. Malik restait là, les bras ballants, vidé par ce qu’il venait d’entendre de sa propre voix. Et les traces ? Bien sûr qu’il les voyait. Il passa sa main sur son front. Elles l’obsédaient, comme nous touTEs, le harcelaient davantage encore, lui jetant au visage sa propre misère. La dispute avec son père avait été la goutte qui avait fait déborder le vase de douleurs. C’était trop d’entendre son père lui dire qu’il n’y était pour rien, que c’était dans l’ordre des choses d’avoir un fils et que d’ailleurs avec tout ce qu’il faisait pour lui, il devait lui être reconnaissant. Plus tard, il reprendrait l’affaire. Inch’Allah !! – et ma mère ? – mais.. Aïcha, c’est ta mère, maintenant. »

Aïcha ? Qui était-elle dans tout ça ? Malik eut envie de lui parler. Nous allâmes jusqu’à la cuisine au dernier étage. Personne. Dans la buanderie ? Personne. Mamya était dans sa chambre. Elle accueillit le garçon avec une joie profonde. Elle nous raconta ce qu’elle savait après avoir entendu Malik. Elle avait accompagné la douleur de Aïcha de n’avoir que des filles, d’avoir trop de filles. Elle n’en pouvait plus de l’obsession du père dont elle était la première victime. Son corps était fatigué. Elle détestait n’être qu’un ventre qu’il avait scruté toutes ces années et sa rage se multipliait au fil des grossesses. Elle avait peur. Mais quand il lui avait annoncé, peu de temps après la naissance de Nasrine, qu’il allait prendre une seconde épouse, elle n’avait pas supporté. Elle n’était même plus un ventre. Elle était : rien, même pas un rebut bon pour le souk à la ferraille. Alors Mamya l’avait vue changer. C’était certainement la seule personne de la maison à l’avoir entendue hurler vengeance : « Il ne l’emportera pas au paradis !  » Non, les enfants n’avaient rien vu. Pour elles, leur mère était toujours un fantôme informe et silencieux. C’est Mamya qui recueillait leurs secrets d’enfants puis d’adolescentes.   Mais où était-elle ? Malik et moi avions repris notre recherche après avoir laissé Mamya se reposer tant elle était bouleversée. Elle avait dit son inquiétude sans pouvoir être plus précise. Dans l’arrière cuisine, nous avions passé la tête : il n’y avait personne. J’allais faire demi-tour quand j’aperçus sur une étagère un drôle de flacon qui laissait penser davantage à une fiole de chimiste que celle dont se servent les cuisinières. Je regardais l’étiquette et la montrais à Malik. La couleur était la même que celle des traces. HALLUCINOGÈNE SANGLANT. On se regardait. Que devions nous comprendre ?  C’était toujours Aïcha qui faisait la cuisine avec l’aide de Soraya qui venait tous les jours. Ce n’était pas son travail mais ses enfants ne la sollicitaient que très peu. Elle s’était repliée dans ces deux pièces devenues son univers. Elle aurait dû être là, le souk n’était plus ouvert. En continuant nos recherches, nous  sommes passés de nouveau devant le salon marocain. La porte était ouverte. Le père était là. Assis sur le tabouret, il fixait le tableau de son fils. Quand Malik entra, il se leva et le prit dans ses bras. Celui-ci se laissa faire tout en réprimant un mouvement de recul. Le silence enveloppait les deux hommes. Le père leva la tête vers moi : « Hind, viens ! « . Pour la première fois de ma vie, mon père m’embrassa. Il se rassit et nous parla longuement. Sa voix était rauque et ses mots malhabiles. Il venait de se rendre compte qu’il avait failli perdre son fils, mais ses autres enfants aussi tout en reconnaissant qu’il s’était bien peu occupé de ses filles. L ‘obstination de Hind à vouloir comprendre le secret de Malik lui avait ouvert aussi les yeux et fait découvrir la richesse de sa fille. Car lui n’avait rien vu, aveuglé. Les traces ? Bien sûr qu’elles le glaçaient, l’épouvantaient. Il prononça ces mots avec difficultés. Avoir peur, pour un homme…. quelle déchéance  !!! Mais pour lui aussi, ce qui se passait, c’était trop à supporter. Aïcha ? Il ne savait pas où elle était. Elle allait bientôt revenir, c’est sûr : il y avait le repas à préparer. Il ne sut dire rien d’autre : elle n’était plus bonne qu’à préparer les repas. »   Ainsi, le père avait réalisé que son entêtement avait failli coûter la vie à son fils… il semblait avoir découvert que ses filles étaient elles aussi estimables. Mais Aïcha avait payé le prix fort .

Nous ne l’avons jamais revue.

Emmejio