Le retour de l’oiseau pourpre

Paris le 27 janvier 2058

3 heures du matin

Chère Gunhild,

Tu vas penser qu’il est bien tard pour entamer une lettre… Mais, d’une part, tu sais bien que j’aime écrire la nuit, d’autre part, je brûle de te raconter la soirée que nous venons de passer. Surtout, je ne veux pas perdre un mot, je veux te rapporter le plus fidèlement possible l’histoire extraordinaire que nous avons entendue !

J’avais invité des copains pour ma traditionnelle soirée pot-au-feu : il fait en ce moment à Paris un froid glacial dont nous avons perdu l’habitude et j’ai ressorti le livre de cuisine de l’arrière-grand-mère pour y retrouver les bons plats d’hiver d’antan.

Je ne sais comment c’est venu, mais la conversation s’est mise à rouler sur les catastrophes naturelles des deux derniers siècles : le tremblement de terre d’Agadir, les inondations de la Nouvelle Orléans, la disparition sous la mer de l’île volcanique japonaise de Ika Ito, et d’autres encore.

L’un d’entre nous a alors évoqué la vague submersive géante qui a ruiné Essaouira au Maroc l’an dernier.

Et c’est moi qui ai ensuite tout déclenché… Je me demande encore si c’était une bonne chose !

Je me suis tournée vers Geoffrey qui jusque là était resté silencieux et lui ai lancé :

« Mais… Tu y étais toi, à Essaouira à ce moment-là ! Tu ne nous as jamais raconté ! »

Geoffrey… Tu sais…Vous vous êtes vus l’an dernier, juste avant qu’il parte au Maroc. Il était venu avec son compagnon Justin, pour nous déposer une caisse de Tariquet.

Il s’est un peu fait prier, mais comme c’est un garçon qui ne demande qu’à faire plaisir, il s’est exécuté. Il faut dire aussi que c’est un conteur né.

Je vais m’efforcer de te restituer exactement son récit :

« L’an dernier, mon compagnon, Justin, n’a pas pu se joindre à moi pour notre voyage annuel rituel. Je n’avais pas bien compris pourquoi, ses explications m’avaient semblé peu crédibles, embarrassées, mais, soucieux de ne pas monter au conflit, j’avais accepté sans discuter de partir seul.

Nous avions choisi ensemble la destination — le Maroc —, c’est moi qui avais opté, après sa décision de ne pas m’accompagner, pour Essaouira afin d’aller passer une semaine chez mon ami Omar, rencontré vingt ans auparavant dans un stage de surf.

Il était devenu un peintre jouissant d’une certaine renommée. Il tenait avec sa femme une maison d’hôtes dans la médina, non loin de Bab Doukkala. Il y avait aménagé au rez-de-chaussée une petite galerie très fréquentée par les artistes locaux. Ceux qui avaient sa préférence défendaient l’existence d’un art traditionnel souiri, racontant à ceux qui perdaient leur regard dans ces tableaux colorés, aux dessins enfantins peuplés de créatures fantastiques, des légendes venues du fond des âges. Ils vivaient à l’écart de la ville dans le souk à la ferraille, dans des cabanes faites de planches entassées, comme assemblées par un menuisier charpentier atteint de folie.

J’aimais leur rendre visite en début de soirée dans leurs ateliers encombrés de matériaux hétéroclites. J’admirais leur ingéniosité, la perspicacité dont ils faisaient preuve pour découvrir l’âme de ces pauvres objets destinés au rebut. De thé à la menthe en thé à la menthe, les soirées se prolongeaient fort tard.

Par les nuits de pleine lune de ce début d’automne, la lampe de poche n’était pas indispensable. L’astre éclairait comme en plein jour le dédale des petits chemins frayés entre les amoncellements de planches, de ferrailles, et les stands drapés sous des toiles en loques. Les ombres projetées en formes indistinctes devenaient plus réelles que les objets eux-mêmes. Des chats se poursuivaient. Au loin souvent, un ivrogne clamait sa colère. Au-delà d’une certaine crainte, j’étais chaque soir saisi par la beauté magique qui m’entourait.

Je faisais le plus souvent route pour le retour chez Omar avec Moktar, un des artistes qui squattait une échoppe abandonnée à l’entrée de la médina. À la sortie du souk des ferrailleurs, nous enfourchions sa petite moto et, après une pétarade dans la rue longeant les cimetières, chacun rentrait chez soi.

Ce soir-là, Moktar avait suggéré d’aller admirer les effets de lune sur l’océan au bastion nord de la Skala. « Je veux apprendre à peindre les lumières de la nuit », avait-il prétendu. À cette heure tardive, les casemates des remparts si animées dans la journée par les boutiques de souvenirs, étaient fermées, silencieuses. Avec le grondement de la mer et les cris des goélands rendus insomniaques par les lumières de la ville, l’endroit était plutôt sinistre.

Nous étions entrés sur la plateforme du bastion. Nous avons ri en imitant les touristes se photographiant mutuellement puis nous nous sommes assis chacun dans un créneau face à l’océan attaquant avec furie les roches déchiquetées.

Fatigué par ma journée de cheval dans les dunes, j’en ai eu vite assez. Je me suis levé pour prendre congé de Moktar qui s’était installé deux créneaux plus loin.

— Moktar, ce clair de lune sur la mer est de toute beauté, mais je suis crevé, je vais me coucher. À demain !

Je voyais de dos sa silhouette athlétique reconnaissable grâce à sa coiffure rasta.

Mais la voix qui m’a répondu m’a fait dresser les cheveux sur la tête. Ce n’était plus Moktar le baryton qui s’adressait à moi, mais une voix de femme aux intonations douces et menaçantes à la fois.

— Non, reste. Nous devons attendre ensemble le retour de l’oiseau pourpre, sinon…

Mon cœur battait à grands coups. Était-ce seulement une blague de ce type que, après tout je ne connaissais que depuis quelques jours ? Ce qui m’étonnait, c’est que, dans cette voix bizarrement féminine, je reconnaissais des intonations de Justin : sa façon par exemple de rouler les « r » en les éludant presque, ce dont je me moquais parfois… Alors qu’a-priori, Moktar ne connaissait pas Justin.

Je n’ai pas répondu. Je suis retourné m’asseoir, troublé, ne sachant quel parti prendre. Je commençais à m’assoupir quand Moktar est venu me secouer.

— Viens. On ne peut pas rester là.

— Ah… On oublie ton histoire d’oiseau pourpre, alors ?

— De quoi tu parles ? Viens, dépêche-toi !

Sa voix était pressante, autoritaire, mais elle avait repris son timbre habituel.

Il m’a entraîné vers le bassin des barques de pêche. La lune avait disparu derrière de gros nuages. Le vent s’était levé en tempête, les vagues commençaient à s’entrechoquer durement. Il m’a poussé dans une barque, il l’a détachée de son amarre et a lancé le moteur qui a rugi rageusement.

La barque dansait dans le chenal, et je me suis souvenu avec inquiétude de la barre qui se formait par gros temps entre le bout de la jetée et l’île…Je crois que c’est l’île de Mogador.

Dans l’obscurité, je ne voyais pas le visage de mon compagnon.

— Moktar, tu crois que c’est prudent ? Le vent souffle de plus en plus fort… À qui est cette barque ? C’est à toi ?

— Tais-toi. Pas de questions. L’oiseau pourpre nous appelle, il te protège encore, seulement pour un moment.

Il avait repris sa voix si effrayante.

Et soudain, dans un rai de lune entre les nuages, j’ai vu la mer se creuser d’abord. Puis une énorme vague s’est formée et s’est abattue dans un vacarme assourdissant sur les remparts et la ville.

Immédiatement, notre embarcation a été enveloppée dans une ombre rouge sang et j’ai perdu connaissance.

Lorsque je suis revenu à moi, le jour commençait à poindre. J’étais couché au bord d’un chemin sous un très vieil arbre au tronc tortueux sur lequel se déployaient des ramures desséchées.

J’étais seul. Moktar avait disparu.

En tâtonnant sur le sol caillouteux pour retrouver mes lunettes, j’ai senti sous mes doigts quelque chose de lisse et de froid. J’ai retiré très vite ma main et je me suis assis. J’avais la tête qui tournait un peu et, sans lunettes, ce que j’ai vu m’a fait sursauter et m’écarter rapidement, apeuré. Puis je me suis mis à rire nerveusement : ce n’était qu’une peau tannée et usée de boa, telle qu’on peut en voir dans les souks sur les étals des tradipraticiens, échappée sans doute d’un sac sur la route entre deux marchés.

Mais juste le temps d’un clignement d’yeux, la peau s’est mise à onduler, une langue fourchue s’est dardée loin devant. Il m’a semblé que le monstrueux reptile se tournait vers moi, me fixant de son œil rond.

Je me suis mis à crier et j’ai esquissé un mouvement de fuite. La voix, l’horrible voix s’est fait alors entendre, entrant dans une sorte de mélopée :

« Tu es l’élu de l’oiseau pourpre »

« Ne l’oublie jamais »

« Tu es l’élu »

« Et son esclave »

« Souviens-t-en »

« Souviens-t-en… »

Et il a disparu, laissant à sa place trois plumes rouge sang.

Je ne dormais pas. Je ne rêvais pas. Par conséquent, je ne pouvais pas m’échapper par le réveil. Tout ce que je venais de traverser, je pouvais jurer l’avoir vécu, tout, absolument tout… Depuis le souk à la ferraille jusqu’à la vague engloutissant Essaouira, sans compter ce serpent…

Je n’avais à ce moment qu’une idée, retrouver une vie sans phénomènes inexplicables, ma vraie vie, quoi ! Machinalement, j’ai ramassé les plumes et j’ai pris le chemin, pensant qu’ainsi, je finirais bien par atteindre un village.

J’ai avancé sur ce chemin, ébloui par la terre blanche, dans une chaleur de plus en plus étouffante. Je m’arrêtais souvent pour me reposer. Si par malheur je fermais les yeux, apparaissaient derrière mes paupières des monstres aux visages creusés, vieillis, vomissant entre leurs petites dents pointues des chenilles-zèbres, des chèvres éventrées laissaient échapper à leur tour des poissons multicolores. À d’autres moments, c’était l’oiseau pourpre, ailes déployées, bec entrouvert et menaçant qui fondait sur moi en croassant :

« Ça n’arrivera pas »

« Si tu me gardes près de toi »

Les villageois qui m’ont ramassé inanimé et brûlant de fièvre m’ont raconté que dans mon délire je criais d’une voix de fausset : « Moktar ! Moktar ! »

Quand Geoffrey s’est tu, nous sommes restés un moment silencieux.

L’un d’entre nous a dit :

— Est-ce que tu n’aurais tout simplement pas rêvé tout ça ? Tu as peut-être trop pris le soleil… Ou un coup de lune, plutôt !

Mais les rires se sont tout de suite arrêtés. Geoffrey a rougi, et, d’une voix qui tremblait un peu, il a répondu :

— À mon retour en France, Justin avait disparu sans rien emporter. Personne ne sait ce qu’il est devenu depuis…Et dans la cuisine, sur le mur, il y a trois plumes tracées au pochoir à la peinture rouge qui n’y étaient pas avant que je parte au Maroc…

Il a ensuite sorti trois plumes d’un rouge sombre de son portefeuille et les a posées sur la table :

— Croyez-moi ou pas, celles-ci, je les ai ramassées sous l’arbre, après la disparition du serpent.

Il a hésité un peu, et il a ajouté :

— J’ai recueilli des témoignages d’histoires semblables à la mienne, avec l’intervention tantôt d’un oiseau, tantôt d’une tortue…

Après cela, j’ai un peu coupé court à la soirée en prétextant des RV tôt le lendemain matin : on avait tous pas mal picolé, je ne voulais pas d’affrontement entre les crédules et les sceptiques, avec Geoffrey au milieu qui déjà avait fait le gros effort de nous raconter ce qui semblait être vraiment resté un traumatisme pour lui.

Je ne sais que penser… Geoffrey, tu le connais un peu, est un garçon sensible mais très rationnel. En tout cas, ce n’est pas un mythomane. Il reste persuadé que Justin, Moktar et l’oiseau pourpre ne font qu’un, qu’ils l’ont sauvé de la catastrophe à Essaouira. Ce qui le ronge, en fait, je crois, c’est qu’il ne comprend pas pourquoi il est le seul survivant et quelle est maintenant sa destinée… qu’est-ce qu’ON attend de lui au juste…

Chère Gunhild, en tout cas, je crois que ni les uns ni les autres ne sommes près d’oublier cette soirée !

Il est très tard…je suis bien lasse… mais il était important d’écrire tout cela tout de suite pour être fidèle dans mon récit. Je joins à cette lettre le diagramme du châle que tu m’as demandé et je t’embrasse,

Ton amie,

Joséphine

Danielle Fayet