Nous étions fin octobre et je devais me rendre à Marrakech au Maroc le mois suivant pour affaire. J’en étais ravi car je profitais toujours de ces missions à l’étranger pour découvrir quelques villes. J’avais l’âme d’un baroudeur, j’adorais voyager seul et cette petite mission allait me permettre de me plonger dans une culture inconnue pour moi. Mon amie Samia, enthousiaste, me fit presque jurer d’aller d’abord à Essaouira, dont sa famille était originaire. « Tu verras, m’avait-elle dit, tu seras envoûté par la Médina, tu te perdras dans ces ruelles et le chant du muezzin t’ensorcellera … » Elle avait ri de lire dans mes yeux la curiosité mêlée d’une touche d’étonnement amusé.

 

J’atterris un samedi en fin d’après-midi sous un superbe soleil et une température clémente, bien loin du brouillard et des frimas de la capitale. Dans le Riad près des remparts où j’avais réservé une chambre, on m’avait vivement conseillé de me rendre le lendemain matin au souk à la ferraille qui se tenait le dimanche à l’extérieur de la médina. Je partis de bonne heure pour le souk, flânant dans les ruelles aux portes bleues, subjugué par l’ambiance colorée dans laquelle je me laissais couler avec délice. Mes hôtes m’avaient recommandé de me rendre au souk en calèche.

Avide d’expériences et de sensations nouvelles, je ne fus pas déçu. Ah, quelle épopée ! Une vieille carriole tirée par un cheval efflanqué, des rues défoncées et des nids de poule où les roues menaçaient de se briser à tout instant. J’étais secoué, ballotté et surtout incommodé par de fortes odeurs de crottins, d’urine et pire encore, insupportable, l’odeur de la tannerie. Soulagé de descendre de mon « carrosse », je m’engouffrais dans l’allée principale du souk. Le mot « capharnaüm » serait sans doute le plus approprié pour décrire l’entassement hétéroclite des objets juchés de part et d’autre de la ruelle en terre battue. Portes en fer forgé, baignoires, matelas, vieux postes de radio, mes yeux ébahis découvraient un galimatias extraordinaire, jusqu’à des jambes de mannequin cadavériques dépassant d’un sac jeté à l’horizontale sur une brouette. De quoi vous faire dresser les cheveux sur la tête ! Mobylettes et petits chariots à bras se frayaient un chemin à grand renfort de cris et de coups de klaxon dans la foule bruyante. En m’engageant dans une allée transversale pour échapper à la foule oppressante, je découvris de petites galeries d’artistes où des tableaux d’un style souvent naïf pendaient aux murs de cahutes délabrées. Là encore, les couleurs étaient au rendez-vous, et en poussant jusqu’au bout de la rue principale, je débouchais sur la plage battue par un vent fort qui soulevait l’écume des vagues. Epuisé par toutes ces nouveautés, je m’allongeais sur le sable.

Je dus m’endormir car quand j’ouvris les yeux, le soleil étirait ses rayons rosés sur l’horizon et la nuit allait tomber. Je pris le chemin du retour traversant un souk désert et j’arrivai rapidement devant la grande porte que j’avais franchie le matin même, la porte Bab Doukkala. En plein jour j’avais trouvé ma route sans difficulté, mais une fois passé la porte, j’étais bien en peine de m’orienter dans l’obscurité qui gagnait. Les rues grouillaient encore de monde, hommes, femmes et enfants mêlés faisant leurs courses parmi les étals des échoppes ou à même le sol. Je ne reconnaissais pas la rue par laquelle j’étais arrivé et je doutais de retrouver mon chemin. Comme je restai planté là, désemparé, un vieil homme s’approcha : « Tu suis les remparts, par là, me dit-il, en pointant la rue noire à droite avec son bâton. Le Riad Babouche il est par là, à la porte Bab Skala. » Après l’avoir remercié, je longeais les remparts déserts d’un pas vif, content à l’idée de retrouver sous peu ma chambre et un bon dîner. La nuit était presque tombée mais j’avais la chance d’avoir un croissant de lune pour guider mes pas.

 

 

J’étais impressionné par les murailles, le bruit tumultueux des vagues qui se fracassaient sur les rochers en contrebas et les canons, d’énormes canons alignés qui luisaient sous la lueur blanchâtre.

Un sentiment de malaise diffus me faisait précipiter le pas. Enfin, j’aperçus la porte, bien éclairée par une lanterne. Je n’avais plus qu’à la franchir quand soudain, je ne la distinguai plus. Un mur noir se dressait devant moi. « La lanterne a dû s’éteindre », pensai-je. Je m’approchai, les mains tendues devant moi, persuadé que j’allais à tâtons passer la porte. Mais mes doigts ne trouvèrent qu’une paroi dure et froide. Plus de porte ! Intrigué, je fis demi-tour et m’assis sur le rebord de la muraille  pour prendre le temps de réfléchir. « Voyons, me dis-je, la porte est forcément là puisque tu l’as vue, tu as dû t’en écarter tout simplement ! »

Les yeux écarquillés pour tenter d’y voir clair, je descendis une nouvelle fois et cette fois-ci, ma main tendue ne rencontra aucun obstacle. Elle me sembla plus étroite que ce que j’avais vu avec la lanterne et je ressentis une légère gêne, comme si quelque chose de lourd me freinait ou me comprimait, mais je passais et m’avançais, content, vers les lumières que je voyais clignoter devant moi. Elles me semblèrent cependant bien éloignées et m’arrêtant pour observer, je remarquai qu’elles bougeaient légèrement, comme balancées par les vagues. C’est alors que je réalisai que je me trouvais dans le port, les odeurs de poisson et les embruns iodés qui m’humidifiaient le visage ne laissaient aucun doute. Comment étais-je arrivé là ? Je n’étais pas dans une rue mais sur un quai ! Mon esprit était confus, je me sentais perdu. Quelqu’un me jouait-il des tours ? Ou bien était-ce des troubles dus à la faim qui me tenaillait ?

Sur ma droite un bruit de voix étouffées. Je distinguai, en levant les yeux, deux hommes sur les remparts en grande discussion. La conversation était animée, le ton montait et ils en  vinrent rapidement aux mains. J’eus à peine le temps de me tapir dans un coin avant de voir l’éclat d’une lame briller et d’entendre un cri de douleur, suivi de ce qui me sembla être la chute d’un objet lourd dans l’eau noire. Intrigué, je sortis de ma cachette, juste à temps pour voir l’agresseur s’enfuir en courant vers le bout de la jetée. A pas prudents, je suivis le même chemin. Quelle force me poussait à vouloir en savoir plus ? Je sentais le danger approcher, me cerner, et pourtant je ne pouvais résister. Ma volonté m’échappait. Le dos courbé pour éviter de me faire repérer, je m’avançai le plus possible d’un groupe d’hommes rassemblés au bout du quai.

Ils s’affairaient à charger de gros ballots à bord d’un navire en contrebas. Je me cachai derrière un grand panier et observai la scène. Que pouvaient bien contenir ces ballots ? Je n’aurais su le dire mais ils devaient être bien lourds car il fallait se mettre à plusieurs pour les soulever.

Soudain l’un d’entre eux se retourna vivement et jeta un œil mauvais dans ma direction. Je reconnus tout de suite le tueur, l’assassin que j’avais vu à l’œuvre et je sentis mon cœur se glacer. M’avait-il vu ? Je ne doutai pas un instant de subir le même sort que sa victime s’il m’apercevait.

Quand je m’éveillai, frissonnant dans l’humidité de la brume matinale, il n’y avait plus trace ni du bateau, ni de l’équipage. Les premiers chalutiers déversaient leur pêche sur le quai et déjà quelques hommes regardaient les poissons en quête d’une bonne affaire. Ce que j’avais vu dans la nuit me semblait totalement irréel maintenant et sans chercher à comprendre, je me pressai autant que possible entre les filets rouges jonchant le sol et les étals à même le sol. Je n’avais qu’une hâte : retrouver au plus vite mon Riad. Je traversai une grande place encore endormie et me faufilant dans les ruelles, le retrouvai sans encombre. Mes hôtes inquiets furent soulagés de me voir rentrer et après leur avoir fourni quelques explications confuses, j’avalai un thé brûlant et montai me coucher. Je sombrai immédiatement dans un sommeil profond, sans rêve.

 

Je m’éveillai vers midi, reposé et détendu. Je posai en me levant les pieds sur une peau soyeuse et d’une teinte chaude que je trouvai bien agréable. Les souvenirs de la veille me revenaient lentement à l’esprit. La porte disparue puis mon passage dans un autre lieu. Ces hommes m’avaient semblé sortir d’une autre époque, celle des contrebandiers peut-être. « Oui, pensais-je, c’était cela, de l’opium dans les ballots. » Mon cerveau s’emballait et je dus faire un gros effort de concentration pour ne pas me laisser attirer dans cette histoire. « Allons, secoue-toi, me dis-je, tu auras tout imaginé. » Je n’en étais cependant pas convaincu mais le doute se dissipa quand mon hôtesse, m’apportant un bon tajine pour le déjeuner, me demanda tout naturellement si j’avais passé une bonne nuit. A aucun moment elle ne fit allusion à mon retour à l’aube et à l’inquiétude que, dans mon souvenir, je leur avais procurée. Je me détendis alors totalement, dégustai mon repas aux saveurs inconnues pour moi et remontai me préparer pour aller faire quelques emplettes.

Ma chambre se trouvait au premier étage et donnait sur une ruelle pavée obscure et la lumière du jour léchait à peine le mur d’en face. Au moment de passer à mon doigt la chevalière que je posais toujours sur la table de nuit, elle m’échappa et roula sous le lit. Je me penchai pour la rattraper et me cognai violemment au montant du lit. Le tueur était là, tapi sous mon lit. Les yeux grands ouverts, il me fixait. Je devinais sa tête hirsute, poilue et … affublée de cornes. Je reculai précipitamment, faisant tomber avec fracas une chaise et je m’éloignai le plus possible vers la fenêtre, persuadé que l’assassin du port allait surgir de sous mon lit. Il n’en fut rien. J’attendis. Rien ne bougeait. Doucement, je m’approchai et déplaçai le lit d’un coup de pied brutal. Je vis apparaître une tête, oui, mais ce n’était que celle qu’on avait laissé attachée à la peau de chèvre qui servait de tapis, comme les peaux de tigre qu’on peut voir dans certains châteaux. Je m’assis, déstabilisé. Que m’arrivait-il ? Perdais-je la raison ou avais-je des hallucinations ? D’abord la porte Bab Skala qui me jouait des tours, puis les événements dans le port et maintenant la tête de l’assassin sous mon lit. « Non, décidément, me dis-je, cette culture si différente t’impressionne tout simplement ! Secoue-toi et va prendre l’air. » J’attrapai ma veste, descendis l’escalier quatre à quatre et me précipitai tête baissée dans la rue.

Le courant de la foule me transporta dans une rue commerçante bondée et moi qui d’ordinaire n’appréciais pas trop la promiscuité, je me sentis rassuré, entouré de gens bien réels qui me protégeaient. Je me laissai guider au hasard, savourant le réconfort que me procuraient mes semblables, et laissai mon regard glisser sur les marchandises multicolores accrochées aux devantures des échoppes.

La foule se resserra à un moment pour passer sous une arche. Les gens ne se bousculaient pas et si certains, pressés, se faufilaient, la plupart prenaient leur temps et avançaient tranquillement.

Je suivais le mouvement quand soudain j’eus la sensation de ne plus bouger. On me doublait de part et d’autre, comme l’eau d’un cours d’eau qui contourne un rocher et pourtant je voyais nettement la rue devant moi. Pour la première fois, la peur me gagna, je tremblais de tous mes membres, il se passait trop d’événements étranges. Devenais-je fou ? Les portes de la ville étaient-elles ensorcelées ? La remarque de Samia me revint en mémoire « Essaouira t’envoûtera » Mon Dieu, qu’allait-il advenir de moi ? Pourrais-je seulement quitter la ville le lendemain ? Et puis mes jambes se remirent en route toutes seules et je passai sans difficulté sous l’arche qui ouvrait sur une belle artère longée de plusieurs galeries d’art. Comme guidé par une volonté extérieure, j’entrai dans la première où quelques tableaux d’un style nouveau à mes yeux m’interpellèrent vivement. On y trouvait de minuscules détails à la Bruegel, mais inspirés de la culture berbère avec des personnages de la vie quotidienne et des animaux très stylisés, aux formes étranges comme apocalyptiques. En m’approchant du fond, mon regard fut happé, comme capturé par un grand tableau sans motif si ce n’est un mouvement de spirale aspirante, une sorte de siphon. Immédiatement je reconnus le malaise que j’avais déjà ressenti au passage des portes et quand j’arrivai enfin à reculer pour m’en détacher, je sursautai en plongeant les yeux dans ceux menaçants du tueur du port. Les deux tableaux juxtaposés me renvoyaient à ma terreur, à mon délire.

C’était donc ça ! J’étais forcément venu ici la veille. J’avais été impressionné au point de vivre des situations imaginaires. C’était la seule explication rationnelle et je m’y raccrochai aveuglément, me persuadant que j’avais déjà vu ces deux tableaux. Je sortis de la galerie soulagé, le sourire aux lèvres, me sentant enfin libre d’apprécier Essaouira la bleue qui, je le découvris à chaque coin de rues, méritait bien son renom. Je devais partir le lendemain matin de bonne heure pour me rendre à Marrakech. Je dînai d’un succulent couscous sur une adorable placette et me couchai de bonne heure en jetant toutefois un coup d’œil méfiant sur la peau de chèvre, qui ornait toujours le plancher de la chambre. Je finis même par l’attraper et la tassai au fond d’un coffre dont j’aurais bien aimé verrouiller le couvercle s’il y avait eu la clé.

Au petit matin, déjà réveillé par le chant du muezzin, ma valise fut vite prête et je quittai le Riad pour me rendre au parking à la sortie de la médina où une voiture réservée par mes hôtes m’attendait. Dehors régnait un brouillard épais qui étouffait le bruit des pas sur les pavés humides. Je ne croisai guère sur mon chemin que des chats faméliques qui arpentaient les rues à la recherche de quelque nourriture et deux femmes dont les djellabas s’évaporèrent bien vite dans la brume. J’avais pris soin de repérer le trajet la veille et je n’avais qu’à suivre la rue à droite en sortant puis à tourner à gauche deux rues plus loin. Comme la ville était différente au petit matin ! J’appréciai cette marche matinale, mon bagage était léger et je pensais aux affaires que je devais traiter à Marrakech. J’arrivai à l’une des nombreuses portes de la ville que je devinais à peine. Je m’y engageai, toujours plongé dans mes pensées professionnelles quand je me sentis soudain obligé de lutter de toutes mes forces pour avancer. Le tableau en spirale de la galerie était apparu au fond du passage, bouchant l’issue comme une toile d’araignée ou un filet gluant qu’il me fallait traverser si je voulais quitter la ville. Cette fois-ci c’était clair : j’étais la proie d’une force maléfique qui me voulait du mal, j’allais rester prisonnier de la Médina à jamais.

Je résistai, luttai, penché en avant de tout mon poids, pendant que la partie encore saine de mon cerveau affolé m’ordonnait de passer cette porte et me disait « Ce n’est qu’une porte, imbécile, la porte banale d’une ville fortifiée. Avance ! » Péniblement, je franchis l’obstacle, sentant comme une  substance visqueuse adhérer à mes membres et quand enfin je me sentis libre, je me précipitai, haletant dans la voiture qui m’attendait. Le chauffeur dut me prendre pour un fou quand je hurlai presque « A Marrakech, vite, vite ! » et je n’étais pas loin de perdre la raison à ce moment-là.

 

Une fois mes affaires traitées sans qu’il ne m’arrivât plus rien d’inquiétant, je rentrai au plus vite à Paris où je retrouvai ma vie bien rythmée. Quelques semaines après mon retour, je commençais à reprendre confiance car j’avais été fortement ébranlé, au point de croire à des phénomènes surnaturels. Mais peu à peu, ces deux journées invraisemblables me semblèrent presque irréelles, et lors d’une soirée entre amis, je racontai pour la première fois mon aventure, faisant part des doutes qui m’avaient assailli. Avais-je été le jouet d’une sorcellerie ou d’une imagination maladive, d’un accès de folie passagère ? Samia que je n’avais pas revue depuis mon retour, fut la seule impressionnée par mon récit tandis que les autres, s’ils ne se moquaient pas ouvertement de moi par gentillesse, se taisaient ou bien me tenaient un discours cartésien excluant toute manifestation extra-ordinaire. Au moment de partir, Samia me glissa à l’oreille : « Tu sais, quand je suis allée là-bas, moi aussi j’ai parfois ressenti des sensations étranges en passant les portes de la ville. Mais je pensais que ça venait de moi, que j’étais fragile peut-être. Maintenant je ne sais plus, c’est troublant ».

Ni elle ni moi ne sûmes jamais la vérité, s’il devait y en avoir une. Plus tard, il m’arriva de visiter d’autres villes fortifiées aux magnifiques remparts, mais le goût du voyage en solitaire m’était passé, je préférais partir en compagnie d’un ami dans le bras duquel je glissai le bras au moment de passer une porte. Des fois que …

Annie Brottier