Murs, ville,

Et port,

Asile

De mort

 Mer grise

Où brise

La brise

Tout dort

Victor Hugo « Les Djinns »

 

Le ciel se faisait menaçant, la chaleur lourde. L’atmosphère moite et poisseuse écrasait les passants qui vaquaient dans cette rue grouillante, bruissant du vacarme des motos pétaradantes, des voitures déglinguées mais roulantes, lâchant dans l’atmosphère quelques nuages grisâtres malodorants.

Les goélands valsaient au-dessus des remparts, se pourchassaient à l’affût du moindre déchet à déguster. Je continuais ma route parmi cette foule bigarrée qui précipitait le pas. Le soleil s’éclipsait derrière un épais voile noir qui s’étirait d’un bout à l’autre du souk à la ferraille.

Des monceaux d’objets de bric et de broc formaient de petites collines qui s’entassaient de chaque côté d’une vague ruelle au milieu de laquelle coulait un jus infâme et malodorant. De l’eau ? Peut-être. J’évitais le cloaque. L’expression « regarde où tu mets les pieds » prenait tout son sens. Toutes sortes de morceaux de verre, de plastique, canettes écrasées, carreaux de céramiques cassés, jonchaient le sol. Amas d’objets de ferraille entassés, lambeaux de plastiques pudiquement jetés sur des matelas de mousses, noirs de crasse, de suie, voisinaient avec quelques objets sculptés, peints de couleurs vives, cramées par le soleil.

Soudain un éclair fendit le ciel suivi d’un bruit sourd qui roula longuement. Quelques gouttes mouillèrent le sable. Il se fit un mouvement de panique. Les échoppiers se précipitèrent pour ranger vivement leurs objets jonchant le sol afin de les protéger de la pluie qui s’intensifiait. Les gouttes poussées par le vent se mirent à sautiller gaillardement. La ruelle se désertifiant devint ruisseau. J’étais au cœur de la tornade qui s’abattait violemment sur cet enchevêtrement d’objets usagés, déclassés, consommés, échoués au milieu de cette population qui l’entassait, la triturait, la transformait, fouinait en quête du trésor perdu qu’on achète pour trois franc six sous.

 

Entre deux trombes d’eau je l’aperçus. Il portait un chapeau de paille peint de têtes de mort aux couleurs éclatantes. Il tirait une carriole dans laquelle on pouvait distinguer deux pieds humains dépassant d’une bâche de plastique noire. Saisie par la vision, je me figeai sur place, observant le linceul de plastique déchiré sur lequel la pluie dégoulinait et formait une petite flaque d’eau entre les pieds appuyés sur le rebord de la carriole.

Obnubilée par cette image, je ne sentais plus la pluie qui traversait mes vêtements, ma vue se brouillait, les bruits se confondaient, mon cœur s’emballait, mes jambes se dérobaient. J’essayais vainement de contrôler mon corps qui défaillait quand l’homme se retourna et me fixa de ses yeux jaunes, sourire ricanant, édenté. Tétanisée je le fixai. De sa main squelettique il me fit signe d’approcher. A ma grande surprise je me sentis transporter vers la carriole et brutalement basculée à l’intérieur, la tête tournée vers les pieds qui dépassaient de la bâche noire.

La carriole se mit en marche, la pluie cessa, le pas de l’homme s’accéléra. Le ciel se dégageait et j’aperçus quelques étoiles. On quittait Bab1 Doukkala et le souk ensorcelé.

L’homme marchait d’un bon pas, les pieds dans la carriole tressautaient. Il me semblait que le pied droit frottait le dessus du pied gauche, les orteils en éventail se détendaient, se recroquevillaient. J’observais la manœuvre craignant de recevoir un coup de pied droit asséné sur le visage. Nous avancions dans le brouillard, équipage improbable : deux pieds, un corps sous une bâche, mon propre corps balloté au rythme du pas singulier de l’homme. Nous longeâmes la mer, les vagues se fracassaient sur les rochers le long des remparts, un vol de goélands survolaient la carriole ricanant méchamment. Je m’efforçais de rassembler mes esprits. Je ne savais pas si je rêvais. Nous stoppâmes net cette chevauchée du côté de Bab1 Skala. Recroquevillée dans le fond de la charrette observant la mer entre deux pieds cadavériques, j’attendis la suite avec angoisse. Dans quelle mélasse m’étais-je fourvoyée ?

 

J’ouvris un œil au fond de ma carrossa2, hébétée, je m’extirpais de cette carriole abandonnée sur la place. Très vite je constatai que les pieds avaient disparu ainsi que l’homme qui tirait la charrette. J’étais seule. Aux alentours il n’y avait que des passants absorbés par leur traintrain quotidien. Sur la place, des musiciens distrayaient le touriste flâneur en quête d’images exotiques.

Je pressai le pas vers le port. Là je cherchai une embarcation pour m’extraire de ce cauchemar et voguer au loin, très loin de cette ville habitée par d’étranges individus aux yeux jaunes, aux chapeaux à têtes de mort, aux regards glaçants.

Le poisson frais de la veille voire même de l’avant-veille s’étalait au ras du sol, l’œil vitreux.

L’odeur acheva de m’éveiller. Il était temps, je dérapai sur une boue grisâtre évitant un vélo rouillé qui m’intimait l’ordre de m’écarter. Je contournai les goélands qui se disputaient la tripaille d’un poisson vidé à même le sol et bousculai l’étal du pêcheur qui me tendait le fruit de sa pêche journalière : quelques sardines frétillantes, la queue recourbée, exécutant le dernier salto arrière avant d’aller directement dans le filet du pêcheur. Je cherchais vainement comment sortir de cette scabreuse aventure quand je devinai au loin une chaloupe, vaisseau devenu fantôme par la magie de la brume de mer qui enveloppait le port.

Et je l’aperçus. Il portait son drôle de chapeau. Nos regards se croisèrent, le cauchemar reprenait.

 

 

Il se tenait debout, seul, au bout du quai. Il scrutait l’horizon. Près de lui, je devinai les pieds et les jambes qui m’accompagnèrent dans notre folle équipée entre le souk à la ferraille et Bab Skala. Elles m’apparurent insolites, d’une raideur toute artificielle. Posé à proximité, un objet que je n’arrivais pas à distinguer. M’enhardissant, je m’approchai du tableau incongru formé par l’homme, les jambes posées au sol et cette tablette sur laquelle trônait … Quoi donc ? Je compris soudain : une machine à coudre, antiquité hors d’âge. J’observais la scène. La brume se fit plus dense autour de nous. On devinait le rebord du quai, les barques se cognaient sous la houle légère. Au large la chaloupe avançait lentement entre deux eaux. L’inquiétude m’envahissait à nouveau. Je voguais entre rêve et réalité ; en un instant fugace, je crus voir la mer à travers son corps. Les objets semblaient bien réels à ceci près que maintenant j’étais convaincue que les jambes étaient artificielles. Mais alors pourquoi m’avoir embarquée dans sa carrossa ? Pourquoi m’avoir abandonnée du côté de Bab Skala ? Depuis notre première rencontre, il apparaissait et disparaissait à sa guise. Je retrouvais sa trace sans vraiment la chercher comme téléguidée par une force intérieure qui sans cesse me ramenait à lui. Je cherchai dans ma mémoire si je l’avais déjà rencontré, rien n’y fit. Lasse, je m’assis sur un filet de pêche tassé sur le quai. Un chat noir fit mine de m’approcher. Il miaulait faiblement, je le chassai. Il s’éloigna poursuivi par un goéland qui de ses ailes déployées et de son cri strident

le fit dégager.  Aux bruits que firent les deux compères, l’homme se retourna, m’aperçut et marcha vers moi. Je me liquéfiai littéralement dans les mailles du filet. Je ne pus me relever et fuir. Il s’avança d’un pas tranquille. A travers lui je vis la chaloupe qui doucement glissait vers le port, entourée d’un halo de lumière blanchâtre. Je fermai les yeux, serrai les dents. « Ça y est ! Je suis foutue ».

J’attendis. Une éternité. Quelques secondes. Le temps s’effaçait, les bruits alentours s’estompaient, seul mon cœur oppressé battait la chamade. Une main frôla mon bras. Je sursautai, entrouvris un œil prudemment. Je le vis clairement penché vers moi, m’observant, sa silhouette transparente se découpait nettement sur fond de ciel étoilé. Je l’entendis marmonner « Je vivais ici bien avant toi, mon père, le père de mon père, toujours et encore parcouraient le désert, je vivais ici depuis des lunes et des lunes. J’attendais le jour, j’attendais l’instant, je suis revenu chaque année dans les ruelles sombres aux portes peintes en bleu. J’ai cherché, j’ai fouiné, j’ai désespéré. Je t’ai enfin trouvée. Tu seras messager de mes frères oubliés, chassés, perdus dans le sable du désert, dans ma nuit des cieux au milieu des étoiles ».

Où voulait-il en venir ? Je soutins son regard qui avait changé d’intensité. Je le vis s’adoucir. Il s’assit près de moi sur le filet, fatigué. « Souviens toi, tu les as rencontrés à des milles d’ici, par-delà l’horizon, souviens-toi. D’où venaient-ils ? » De ma mémoire des images remontaient, jaillissaient… : sur le campus enneigé, verglacé, nous vivions notre premier hiver de froidure et de neige. A des milles d’ici nous rêvions d’un futur joyeux, bâti sur les ruines d’un passé décrépi et figé.

« Souviens-toi un matin, nous nous sommes décidés. Samuel était parti depuis longtemps déjà, sa boutique cadenassée, son violon sous le bras. Il s’était embarqué sur le premier rafiot qui voulut bien de lui pour la traversée. Les autres ont suivi par la voie des airs, un simple bagage à main sans billet de retour. Et puis ce fut mon tour. Un matin je me suis décidé, j’ai rassemblé quelques affaires, fermé portes et fenêtres ; j’ai pris soin de signaler mon absence en apposant sur la porte l’écriteau : Jacob est au jardin, revenez demain

« Depuis ce jour, des centaines de passants ont pu lire l’écriteau et chaque jour, ils sont venus, revenus, mais moi, Jacob loin d’ici dans le froid et la neige, j’ai ouvert une nouvelle boutique. Les affaires sont devenues florissantes jusqu’au jour où à mon tour j’ai pris un billet sans retour pour le jardin d’éden, celui dont on ne revient pas.  Depuis je voyage, je traverse les murs, je pénètre dans les maisons, je fouine, je récupère : ainsi… les jambes du mannequin… la vieille machine à coudre… m’appartenaient. Je m’en suis saisi. Je n’en ai plus besoin mais c’est plus fort que moi, c’est comme un morceau de ma terre que j’emporte là-bas par-delà le ciel. Avant de repartir, je glane à droite à gauche quelques nouvelles de ceux qui sont restés, de ceux qui sont partis. La nuit je me signale en chatouillant leurs pieds »

Alors il se leva, longea le quai. La chaloupe amarrée baignait dans un halo bleuté. Il sauta lestement dans l’embarcation, qui s ‘éloignait lentement du bord, debout, il regardait le large.

De son bras droit, il me fit signe de la main « Shalom alekhem » Sur le quai, la machine à coudre et les jambes du mannequin avaient disparu. Seul restait le chapeau de paille à têtes de mort. Je voulus le saisir, il m’échappa. Poussé par un vent léger il bascula et s’évanouit dans les eaux sombres du port. Je sortis de ma torpeur, suivis du regard le halo de la chaloupe qui rejoignait le large, petit point bousculé par les vagues, disparaissant derrière la brume qui se levait aux premières lueurs du jour.

M. Odile Jouveau

1Bab : porte

2carrossa : petite charrette à deux roues, manœuvrée par un homme, moyen de transport de marchandises dans les médinas du Maroc