A toi

monotype au brou de noix (travail sur plaque verre)

Je t’écris d’un pays lointain, un pays dépassant l’imaginable, où je n’aurais jamais dû poser les pieds. En prenant le bateau pour ce voyage dans les mers arctiques, je projetais d’oublier les trépidations de ma vie d’occidental surmené et de me ressourcer dans la solitude, loin de tout, loin de toi. Je n’avais d’autre but que de prendre de la distance et revenir en toute sérénité, lucide sur mes choix. Le destin en a destiné autrement. Nous nous approchions du Pôle nord et les icebergs au reflets bleutés se profilaient dans le lointain. L’étrave du navire glissait, fendant l’eau bleu marine d’un fin filet d’écume blanche. La côte qu’on apercevait au loin semblait déserte, hormis un petit point rouge qui attirait le regard. Que s’est-il passé ? Ai-je sauté de mon plein gré dans les eaux glacées ? Ai-je été poussé ? J’ai dû ma survie à un petit esquif et à la main secourable d’un homme qui m’a empoigné et hissé à bord de sa frêle embarcation avant de me ramener à terre et de me mettre à l’abri du froid sous son toit. Je t’écris de chez lui. Je ne saurais dire depuis combien de temps je vis sur cette terre aride, dépouillée de tout arbre, où seuls poussent des arbustes rabougris desséchés par le vent et la lande de bruyère en fleurs. Le reste appartient au minéral, la roche granitique règne en maître. Je n’ai pas vu de terre arable ni de bétail, pas même un lapin. On vit ici de pêche et de cueillette comme au temps lointain de la préhistoire. Mon hôte parle une langue étrange, très gutturale, emplie de sons qui claquent, raclent à l’image des blocs de glace qui s’entrechoquent dans la banquise. Je commence à comprendre quelques mots et avec les gestes nous arrivons à nous comprendre un peu mieux. « Quel est donc ce pays ?», te demandes-tu. Je sais maintenant que c’est une île, du joli nom de Solkalikal. Solka veut dire « lande » et « likal » mer. Elle était autrefois habitée par son peuple, les Solkalis dont il serait le seul survivant. Je n’ai pas compris pourquoi. La maison ressemble un peu aux nôtres. A côté il en reste une autre à moitié dévastée comme celles que nous avions vues à la Nouvelle Orléans après le passage de Katrina, t’en souviens-tu ? Je ne sais pas si je pourrai te faire parvenir cette lettre, ni même si j’en ai envie, c’est le plaisir de ne pas perdre ma langue qui m’anime.

Annie Brottier