Du pays Ravali Akiri

monotype au brou de noix (travaillé sur plaque de verre).

Mars ( ?)  2019

 

Cher voisin,

Je vous écris d’un pays lointain. Je suis bien certain que vous ne le connaissez pas. C’est tout récemment que notre expédition l’a découvert. Ce pays que ses indigènes nomment Ravili Araki, le pays des arbres rois, se trouve au cœur du Pacifique. Il ne figure sur aucune carte et, s’il ne tenait qu’à moi, il resterait inconnu des êtres humains dits civilisés et qui le sont en fait si peu.

Ravili Akiri est une île assez vaste. Si elle est demeurée si longtemps inaperçue, c’est qu’elle se trouve à la croisée de champs magnétiques qui affolent les instruments de navigation des bateaux comme des avions. Hélas, à l’époque où les physiciens savent nous conduire sur la lune ou sur mars, un de nos scientifiques a percé à jour le secret de cet isolat.

Comme vous le savez, c’est en ma qualité de botaniste que je me suis joint à l’expédition qui devait à l’origine explorer des îlots mal connus et qui est devenue l’instrument de cette remarquable découverte.

A notre grande surprise les habitants de ce pays n’ont manifesté aucun étonnement en nous voyant arriver, non plus que de la crainte. Je qualifierais leur attitude d’indifférente. Bien sûr, nous avons tout de suite tenté de communiquer avec eux, mais nous nous sommes heurtés à un silence poli mais obstiné.

Nous les avons d’abord pris pour un peuple extrêmement primitif. Ils vivent de pêche et de cueillette. Il faut dire que les ressources locales sont abondantes et qu’il ne leur est pas nécessaire de cultiver la terre pour récolter une infinité de végétaux comestibles. Ils nous ont d’ailleurs apporté des fruits et des légumes délicieux. Il leur arrive de pêcher, mais assez rarement, sans doute pour équilibrer leur régime très végétalien.

Très vite, nous avons débarqué nos armes dans l’espoir de chasser un gibier potentiel. En effet l’île héberge aussi de gros oiseaux et plusieurs espèces de mammifères. A ce moment-là les indigènes se sont brusquement montrés hostiles. Ils ont formé autour de nous un cercle étroit, ne laissant aucun passage possible. Dans un total silence, ils se sont emparés de nos armes. Le capitaine de l’expédition les a menacés de son révolver, mais ils sont restés impassibles. Plusieurs d’entre nous ont fait remarquer qu’il serait absurde de résister. En effet nous ne doutions pas de pouvoir reprendre nos armes dans un avenir proche, par ruse ou autrement. D’ailleurs il était plus que douteux qu’ils en connussent le maniement.

A vrai dire, peu m’importait. Je ne suis pas chasseur, comme vous vous en souvenez sûrement puisque nous avons eu là-dessus d’âpres débats quand vous vouliez tirer les lapins qui fréquentent mon jardin et s’aventurent parfois dans le vôtre.

Bref, nous, les scientifiques, nous sommes engagés dans l’étude de la géologie, de la faune, de la flore, etc… de l’île. Les membres de l’équipage ont d’abord, privés de distractions, manifesté ennui et colère.

Ils se sont cependant calmés quand les îliens les ont associés à leurs activités artisanales, comme la confection d’embarcations ou de mobiliers très simples, ou encore à leurs loisirs artistiques, car ce sont des musiciens et des chanteurs de grand talent, ainsi que d’excellents céramistes.

En outre les mœurs de ces gens les rendent faciles à vivre. Hommes et femmes sont sur total pied d’égalité. Ils ne font montre d’aucune jalousie. Si quelqu’un leur plaît, ils se déclarent sans excès de pudeur et nous avons appris à jouir avec eux de rapports empreints d’une grande simplicité. Ils ont cependant des familles solides, mais qui ne reposent pas sur l’exclusivité sexuelle.

Pour en revenir à mes activités, j’ai constitué un magnifique herbier d’espèces encore inconnues. Mes collègues zoologues sont moins heureux que moi, car les indigènes les suivent partout et leur refusent tout prélèvement, ne serait-ce que d’un insecte. Le respect de toute vie est une valeur primordiale dans ce pays. Mes comparses se sont donc résignés à revenir aux méthodes anciennes et à noter leurs découvertes par des descriptions détaillées accompagnées de dessins.

Voilà, cher voisin, la situation actuelle. Je n’en finirais pas de vous raconter mes découvertes…

Je dois dire que nous avons perdu le sens du calendrier. En l’absence d’électricité, tous nos instruments modernes, ordinateurs, montres, téléphones… sont vite devenus inutiles. Je crois d’ailleurs que la civilisation nous a oubliés, ou bien les champs magnétiques se sont renforcés… je ne sais. Cependant nous n’éprouvons plus le désir de rentrer, car il me semble que nous avons trouvé ici un véritable paradis.

Je vous écris pourtant cette lettre que je confie à la mer dans une bouteille. Si un jour elle vous parvient, vous saurez que je vous fais volontiers don de ma maison et du jardin. Ou, mieux, je vous charge de les donner à des gens dans le besoin.

Je vous salue bien amicalement.

Votre voisin de la maison verte, Clément.

Dominique Benoist