Le rêve de Marguerite Yourcenar

Marguerite Yourcenar

En 1980, nouvellement élue à l’Académie Française, Marguerite fait un rêve. Elle est à Tivoli dans la maison d’Hadrien, elle parcourt le gymnasium, les thermes, se déshabille pour se plonger dans l’eau chaude. Alors qu’elle met la tête sous l’eau, ses cheveux deviennent courts et frisottés, elle sent ses muscles se bander, sa poitrine est recouverte d’une toge d’empereur. Une couronne lui ceint la tête qui soudain l’enserre et lui fait mal. Elle sent qu’elle va dormir, elle lutte contre le sommeil, il lui semble qu’elle rêve, mais une colonne immense se dresse devant elle. Elle prend son élan et l’escalade. Sa vue embrasse deux continents, l’Europe et l’Amérique. Elle s’envole, sa toge lui sert d’ailes, elle nage dans les airs. Atteinte d’un violent coup au cœur, elle aperçoit Paris, une coupole, des hommes verts. Elle se pose en douceur sur un siège spécialement réservé. Tous la regardent avec des yeux de grenouilles et l’applaudissent. Le bruit est si fort qu’elle se bouche les oreilles, disparait par un escalier qui traverse la terre et elle ressort sous des collines verdoyantes. Une femme amputée d’un sein est immobile devant elle. « I’m waiting for you » lui dit-elle. Elle lui parle de fric, elle lui tend un stylo et une page noire. Son mal de tête la reprend, elle demande grâce « je ne pourrai plus jamais écrire » dit-elle. Son père alors lui sourit. « Allons Jeanne-Marie-Ghislaine-Cleenewerck-de-Crayencour-fille-de-Fernande-de-Cartier-de-Marchienne ! » s’exclame-t-il d’une voix de commandeur « Ne sais -tu pas que jamais rien ne s’arrête ? » On lui lance un projectile. Elle l’attrape, ouvre sa main, c’est le buste d’Héraclite sur lequel est inscrit « l’être est un éternel devenir ». Étourdie, elle parle devant une école qu’elle connait bien, veut y entrer mais la porte reste toujours fermée, elle a peur, peut-être n’a -t-elle pas entendu la sonnerie ? On y parle le grec, elle comprend tout. C’est d’elle que l’on parle. Elle doit fuir, partir vers d’autres continents. Elle se retrouve prisonnière, enfermée dans un cachot. Elle entend des tambours. L’empereur chinois la convoque et lui demande de peindre un tableau. Elle accepte et profitant d’un moment d’inattention du secrétaire qui la surveille, elle se dessine dans le tableau, saute dans la barque peinte et disparait ainsi aux yeux de l’empereur. Mais une cascade s’apprête à la happer, alors poussant un cri qui ne peut pas sortir de sa gorge, elle se réveille trempée aux côtés de Jerry Wilson son dernier secrétaire et compagnon qui mourra du SIDA quelques années plus tard

Josette Emo