Le rêve de Louis Aragon

Aux premières lueurs de l’aube, le matin du 10 janvier 1929, Louis Aragon s’agite dans son sommeil et murmure des propos incohérents, accompagnés de gestes convulsifs. Bien qu’Elsa, dont il partage les nuits depuis plus de 8 mois, soit chaudement lovée contre lui, elle est, dans son rêve, assise à une terrasse de café parisien et lui tourne le dos. Ils ont rendez-vous, un rendez-vous amoureux. Ils se connaissent à peine mais Aragon sait au fond de son cœur qu’elle sera sa compagne, sa muse pour la vie. Il arrive sans bruit derrière elle et l’enserre de ses bras, se penchant pour l’embrasser dans le cou. Elle sursaute, se retourne brusquement et d’un ton glacial lui intime l’ordre de s’asseoir. « Louis, arrêtons-là. Tu m’as menti. Tu es un être maudit, le fils du diable. Pourquoi m’as-tu caché tes origines ? » Aragon n’a pas le temps de réagir. Dans un fracas épouvantable, le café s’écroule autour d’eux, Elsa disparaît, engloutie dans un trou d’obus au milieu des cadavres désarticulés. Il s’enfuit, affolé par le bruit des obus qui éclatent. Il court, serrant contre sa poitrine le cœur encore chaud d’Elsa. Il faut à tout prix le sauver, ne pas s’en séparer. Il l’enfonce au plus profond de sa vareuse et continue sa course. Devant lui un attroupement, un grand feu. Il s’approche pour se réchauffer, il a si froid. Les gens enragés jettent des objets dans le brasier. Des livres, il réalise que ce sont les siens, il reconnaît le titre Le con d’Irène.  « Non ce n’est pas moi, proteste-t-il, je n’ai pas écrit ça ! ». On vient vers lui. « Donne, lui hurle t-on au visage, donne-le ! ». Un homme plonge la main dans sa poche et en sort un livre qu’il brandit « Au feu, au feu ! « Mais ! C’est le cœur d’Elsa ! il frémit encore », gémit-il en se tordant les mains. L’homme lui lance un regard étonné presque attendri. Il l’entraîne par le bras loin de la foule qui entame l’Internationale. A l’abri dans la demi obscurité d’une porte cochère, c’est André Breton qui lui apprend que l’URSS vient d’expulser Trotsky. La porte s’ouvre. Le visage éclairé n’est pas celui de son ami mais une réplique du sien. Son père, cet inconnu dont l’absence l’a tant fait souffrir, son père se tient devant lui. Aragon se jette à son cou et l’étrangle, quand le hurlement poussé par Elsa le fait sortir de son cauchemar.