Les catacombes

Il y avait une heure fixe, probablement au soleil levant, où cet homme à la chevelure pouilleuse jetait des regards fauves sur les membranes vertes de l’espace, car il semblait en ce moment précis, entendre les ironiques huées du fantôme de Gonzague de Monbresac. Je regardais cet homme souillé dans sa chemise de bure. Son visage osseux, amaigri par l’épreuve, pustulé par les cafards, les globes de ses yeux ostensiblement rivés sur le seul rai de lumière tamisée par les ronces qui traversaient l’échancrure du puits, sous les douves de la cour intérieure du château de Monbresac de Lorraine, héritier au 5ème rang du grand Seigneur, le Duc Gonzague Monbresac, dit Gonzague le Sec, chevalier de l’ordre et grand Seigneur de Sa Majesté.

« Hé, l’ami qui es-tu ? » L’homme ne répondait pas, ne grommelait pas, ne geignait pas. Qui était-il, un vagabond qui gênait dans le décor, un paysan qui avait écarté une poule de l’inventaire, un voleur de pain ou peut-être un moinillon détenteur d’un secret inavouable, que l’on aurait jeté dans son habit de nuit dans le cul de basse fosse ?

Pour ma part, mon moral était au plus bas, je ne tiendrai pas les huit ans auxquels j’avais été condamné pour m’être mal assuré du harnachement d’Isabelle, la jument du Maître, ce qui lui valut cette chute humiliante devant ses sujets. Mais contrairement à l’autre prisonnier descendu en robe de bure primaire, moi, ils m’avaient jeté au cachot avec mes habits d’écuyer en me disant, « T’auras qu’à seller le cheval du Duc ! » Mais pourquoi, faisait-il référence au Duc, mort depuis plus de cent ans, assassiné par un soi-disant moine cistercien dont on a perdu la trace et qui aurait jeté le corps du Seigneur dans l’un des puits du château ?

Si notre cellule me paraissait exiguë, la cavité où nous étions engeôlés, semblait immense. Une grosse grille nous séparait des catacombes du château. Une fois par jour, s’il n’y avait d’oubli intentionnel, une gamelle d’eau graisseuse jonchée d’épluchures de légumes bouillis sortait de dessous cette grille, poussée par un bras invisible. Parfois un morceau de pain arrivait aussi, par le pertuis.

J’avais cessé de crier depuis longtemps, d’implorer une grâce providentielle, l’éternité commençait à s’installer, le bonhomme lui, n’avait toujours pas prononcé un mot.

Ce soir, m’efforçant de survivre encore, je concentrais mon esprit sur les boucles dorées de ma fille chérie, boucles aux mêmes reflets que ceux de sa mère, ma bien-aimée, mais le soyeux que je ressentais au bout de mes doigts, devenait éphémère, alors dans le noir, je cherchais leurs yeux. Quand, soudain, le bonhomme se plaqua, terrorisé, dos contre la roche et poussa un long cri perçant, puis il leva le bras au-dessus de ma tête et articula à grande peine son premier mot ; « MONBRESAC ». Le sol se mit à trembler un instant, ma respiration devint saccadée, et il cria de nouveau ; « FANTÔME ». Puis, il s’écroula comme une masse, probablement mort, les yeux révulsés, orientés vers les membranes vertes.

Pétrifié par la scène, je cognais de toutes mes forces sur la grille, je ne voulais pas rester avec le mort. Alors, pour la première fois depuis mon enfermement, la grille de mon cachot s’ouvrit. Deux gardes accompagnés du prieur tout en psalmodie, m’apportaient une jument sellée. Ils hissaient le mort en l’attachant au pommeau de la selle, et le prêtre en me confiant les rênes me dit « va ! tu devras apporter la dépouille du moine au Duc », implorant que ce geste apaise enfin la colère de Conzague de Monbresac, puis s’écartant, il me laissa partir dans les dédales des catacombes.

D.D’O