La cale

Voilà déjà trois mois que N’Douga a quitté le village au bord de l’océan en Afrique. Il y est né 20 ans auparavant et ne s’en était pas beaucoup éloigné.

Comme toujours, comme pour tous ceux qui tentent l’aventure du départ, le village était réuni pour lui donner la force, le courage pour faire ce long voyage vers ailleurs, là bas.

Le marabout a fait ses prières, les pécheurs lui ont donné un peu d’argent, un souvenir, et tous, des sourires amicaux.  Ils savent bien tous les risques et les espoirs.

N’Douga en a traversé des contrées, des pays !… Il en a rencontré des personnes sympathiques lui accordant un repas ou un sourire… d’autres le poursuivant à coup de bâtons ou de matraques… d’autres essayant de lui dérober son maigre pécule.

Et le voilà arrivé au Nord du Maroc, au bout du chemin avant la traversée. Parfois, par temps calme on l’aperçoit l’eldorado, le gros caillou de Gibraltar.

N’Douga a trop peur d’embarquer sur ces pneumatiques volés ou vendus par des passeurs sans vergogne, il sait que beaucoup n’atteignent pas la côte en face. Pour lui ce sera un cargo, ce cargo au bout du quai. On s’affaire autour, on charge ballots et containers, il semble moins surveillé que d’autres. Il n’est pas flambant neuf, mais bon ! La traversée n’est pas bien longue.

N’Douga se faufile à la nuit tombée, et réussit à se glisser à l’intérieur. Victoire ! Il est dans la cale. L’attente commence, dans le noir et l’humidité, le bruit aussi, cliquetis de toutes sortes, grincements, couinements, de grands chocs lorsqu’on recommence à entasser les containers. N’Douga est tapi au fond de la cale dans un container malodorant.

Enfin un nouveau bruit, c’est le moteur qui se met en marche. Le bateau se met en branle, doucement d’abord, puis il semble prendre de la vitesse enfin… N’Douga le pense. Il jubile, tout s’est bien passé pour lui. Il pense au marabout et ses prières. Elles ont été efficaces.

Il somnole un moment.

Mais tout à coup tout s’agite dans la cale…. le bateau est secoué de toutes parts à droite à gauche, de haut en bas. N’Douga est apeuré, que se passe-t-il donc ? Pourtant la mer semblait bien calme.

Depuis combien de temps est-il là ? A-t-il vraiment dormi depuis le départ ? Il n’a plus aucune notion du temps, l’obscurité est totale, là, au fond. Et puis cette odeur, ces odeurs ! gasoil, sel et ces ballots ! Il a la nausée. Il est tout cabossé aussi à cause des mouvements du bateau.

C’est insupportable. Il s’enhardit un peu et entrouvre la porte, ouf ! Un peu d’air !

Mais un matelot, venu vérifier l’arrimage des containers le surprend.

Que fais-tu là ? Semble demander le marin dans une langue inconnue. Et sans attendre, la réponse, il part d’un gros éclat de rire.

Le marin remonte sur le pont toujours rigolant.

N’Douga est figé, la peur d’être dénoncé, tout son rêve s’effondre. Il est désespéré. Il ne sait que faire.

Un peu plus tard, le marin revient avec un peu d’eau et du pain. Mais toujours cette nausée.

Il a hâte de sortir de cet enfer, cet enfermement.

L’attente est de courte durée, le marin revient toujours rigolant comme celui qui a fait une bonne blague. Il fait signe à N’Douga de le suivre et ils rejoignent le pont.

Le voilà à l’air libre, et tout autour la mer est démontée.

Mais au loin, il aperçoit, l’œil fixe, les membranes vertes d’un espace qu’il connaît bien : la plage de son village, la forêt derrière, et il lui semble déjà entendre, devant lui les ironiques huées d’un fantôme du marabout.

Nicole