Les oubliettes

 Il y a des heures dans la vie où l’homme, à la chevelure pouilleuse, jette l’œil fixe des regards sur les membranes vertes de l’espace : car il lui semble entendre, devant lui, les ironiques huées des fantômes*

Tapis au fond des oubliettes du château fort de Gant, ils s’étaient trouvés enfermés par mégarde. Les appels et cris lancés à tue-tête étaient restés suspendus. En vain, résignés à attendre le lever du jour, ils s’étaient accroupis, blottis l’un contre l’autre. Ils avaient faim, juste un peu froid et manquaient d’eau. Pourtant la pluie ruisselait à l’extérieur, en dehors du silence de leurs respirations. Le cliquetis au loin se faisait omniprésent comme le rythme d’une horloge qui bat le temps. Ces deux amoureux retardés par leur curiosité et leurs ébats n’avaient pas vu le groupe s’en aller. La trentaine juste passée, tous leurs projets venaient de s’arrêter à cet instant. Oyez, oyez, dit une petite voix intérieure à l’homme, voilà où t’emporte ton cœur. Ton insouciance rocambolesque t’a fait oublier les consignes comme du temps de ton adolescence, « A Tort ou à raison ». A force d’être en retard, c’est une habitude, te voilà pris au piège, à ton jeu… Tu te croyais invincible, indomptable prenant les consignes en dérision… La peur l’envahissait, et si personne ne venait ? Quels sont les jours de visites, les horaires. Il n’avait pas pris le temps de regarder si c’était ouvert le week-end. On était vendredi. Peut-être que le château restera fermé ? Qui allait s’inquiéter de leur absence ? Pas de gardien ? Ils étaient partis en voyage en Belgique pour une semaine. Une échappée, personne ne le savait et les portables dans cet endroit ne passaient pas. Pendant ce temps, elle regardait la lucarne les yeux rivés sur le haut de la tour qui lui semblait s’effiler comme un tunnel. Les pierres des parois montaient enchevêtrées comme une cheminée dans cette antre noire. Ses mains posées sur le mur de pierre cylindrique cherchaient des points d’appuis. Elle avait tant de choses qui lui traversaient l’esprit qu’elle se mit à penser au comte de Montecristo. Une fiction devenue réalité. Celle de leur histoire, enfermés injustement, méprisés, insignifiants. Le coté obscur de l’enfermement. Les minutes et les heures passaient, impossible de dormir, même si l’un et l’autre se rassuraient mutuellement, se voilant la face. Heureux l’un et l’autre d’être et de mourir ensemble peut être à la Roméo et Juliette.

Cependant, plus la nuit avançait, plus leurs yeux s’adaptaient aux ombres, plus les fantômes du passé hantaient les lieux. Combien avaient péries dans ce lieu ? Combien s’étaient échappés ou libérés ? Combien de jours… Combien de nuits, ces oubliettes avaient été habitées.

Depuis son enfance, elle communiquait avec les esprits. Elle tenait cela de son père qui tenait cela de sa mère, qui elle-même tenait cela de sa grand-mère. Il fallait agir ! Réveiller les gitans ancestraux, les prévenir pour qu’ils puissent agir ! Leur demander de souffler à l’oreille du gardien des lieux que deux personnes étaient enfermées au fond du château. Alors, elle s’agenouilla et fit des incantations. Pendant, ce temps, lui, s’était mis à chercher une issue, un moyen de sortir. Il n’y avait pas de cordes à part quelques vestiges d’anneaux rouillés accrochés sur le mur.  Malgré son agilité et sa souplesse, il n’était pas alpiniste et pas assez équipée pour se hisser jusqu’en haut de cette citadelle. Avec, un briquet gardé dans sa poche, il fit un peu de lumière et aperçut une échelle fixée sur le mur à plusieurs mètres au-dessus d’eux. Difficile d’y accéder à moins d’être chauve-souris. Résigné car contraint, il s’adossa au mur, ferma les yeux, se mit à prier pour la première fois, en espérant que Dieu existe puis à penser au-delà des murs, à la vie.

Ce moment a marqué le début de leur histoire d’ici et d’ailleurs… Ils s’étaient rencontrés par le biais d’une amie, dès les premiers instants quand leurs regards se sont croisées, une complicité et une attirance mutuelle étaient nées, chargées d’humour, de rires et d’espoirs, comme une évidence…

MThé

 

* Lautréamont