La femme en noir

Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière

Victor Hugo

            Laura a cru perdre la vie. Elle était jeune encore mais elle s’est enfoncée dans les ténèbres de la solitude. Elle s’est installée dans une maison perdue, peu visible de la ville près des marais.  Non loin c’était la mer et à marée haute le chemin qui menait à sa demeure était impraticable. Peu à peu elle a perdu le goût, la capacité de communiquer. Son travail ne présentait aucun intérêt. Elle démissionna. Elle n’avait plus de projet, plus d’objectif. Elle perdait la raison, plongée dans une confusion totale. Coupée du monde, elle ne distinguait plus ni le jour, ni la nuit, restant enfermée, volets clos, sans sortir. Au début quelques ami-e-s passaient aux nouvelles pour lui apporter de quoi manger et s’assurer qu’elle était toujours vivante.

Petit à petit elle a osé faire quelques pas dans son jardin la nuit tombée. Elle se rendit compte que la nuit efface les formes et les couleurs noyant dans son ombre la ville lointaine, son agitation et ses lumières. A la lueur de la lune, le temps ralentit sa course et les ombres enveloppent le monde extérieur. Il n’y a plus de frontières distinctes. Des sons et des odeurs imperceptibles en plein jour sont démultipliés dans la pénombre. Elle percevait le moindre bruit, le moindre murmure. La nuit est calme mais elle n’est pas silencieuse. Elle devenait réceptive au langage des animaux, de la chouette, des crapauds et des oiseaux, percevant le mouvement des insectes, le frôlement des chats sur l’herbe, le craquement des feuilles sous les pattes du renard, le grincement des dents du castor sur la branche. Elle humait l’odeur forte des marécages mêlée à la brise iodée quand le vent était du bon côté.

Elle se mit à aimer cette magie de la nuit qui la protégeait de ses fantômes, qui la fascinait avec son mystère, la transportait dans un autre monde. Là elle pouvait tout à son aise laisser libre court à son imaginaire, remplissant le vide laissé par la disparition de son ancienne vie.

Dès que le soleil baissait, une joie l’envahissait. Comme les chats elle se sentait revivre et elle partait, de préférence lors des nuits sans lune et sans étoiles dans les chemins des marais dans lesquels personne ne s’aventurait. Elle entendait la mer et voulait s’approcher au plus près des vagues mugissantes. Des frissons de plaisir l’envahissaient. C’est seulement quand elle avait atteint ce degré d’exaltation qu’elle rebroussait chemin au plus vite. Elle courait presque, de peur de rater son rendez-vous nocturne.

Elle se précipitait alors dans sa chambre, s’allongeait sur son lit toute habillée pour se plonger dans son rêve. Immobile dans sa robe noire comme une défunte et pourtant c’était le moment où elle revivait. Elle communiquait avec ses chers disparus, son mari, ses enfants, morts lors de ce funeste incendie. La nuit dissolvait la vie et, dans un sommeil apaisé elle les rejoignait dans le royaume des morts.

Plongée dans l’abîme, elle a trouvé dans la nuit les forces pour survivre dans le néant.

Dominique PIERRE