Dans les ténèbres

« J’entends bien tes arguments…  Je ressens tout à fait les choses ainsi… Tu me touches au plus profond… Je savoure ton idée avec bonheur … »

Telles étaient ses phrases favorites lorsque nous échangions. La vue n’était jamais mobilisée, même dans le plus simple vocabulaire. Cela n’avait pas toujours était ainsi. C’est à l’âge de 16 ans qu’à la suite d’une infection virale le nerf optique fut touché. Progressivement il entra dans les ténèbres.

Au début ce fut un cri – celui du refus, de l’incompréhension, du sentiment d’injustice. Pourquoi ? Pourquoi ? hurlait-il. Et pourtant derrière l’opacité totale des pansements il percevait encore quelques éclats de blancheur, des ombres furtives s’imprimaient sur le fond de sa rétine. Il se levait, s’orientait vers la paroi blême de la fenêtre et tentait quelques pas. Lorsque nous l’entendions marcher, se cogner aux meubles, nous accourions pour le guider. Nous percevions à travers la raideur de son bras une tension extrême. Son corps était devenu rigide, il se raidissait au moindre obstacle, ses mâchoires semblaient vouloir écraser entre les dents toute trace d’acceptation. Il refusait les visites, s’enfermait dans la solitude – même sa sœur n’avait plus accès à son territoire. Il fit le vide autour de lui, l’espace fut dégagé, les objets fragiles disparurent. Son univers était devenu une béance totale. Il exigea même la fermeture des volets et refusait que nous allumions la lumière, tentative dérisoire d’appréhender sa détresse.

Après plusieurs mois de ce régime, il avait grossi. Nous avons craint pour sa santé physique et mentale. Nous nous sentions démunis. La première fois que nous l’avons vu apparaître à la porte, nous nous sommes précipités mais il nous repoussa. Le silence se fit. Nous le sentions concentré et ne voulions pas troubler son attention. Il avança, rassemblant ses souvenirs pour se diriger mais se heurta à un fauteuil. Hésitant, il s’assit. Cet effort l’avait accablé. Il repartit dans l’autre sens et referma la porte derrière lui. Avec le temps il sortit de plus en plus loin. La disposition des meubles s’imprima progressivement dans son cerveau. Il accepta nos conseils, la parole se dénoua, le dialogue se rétablissait lentement.

Les sensations volontairement éteintes par la mort d’un seul sens, furent à nouveau mobilisées. Il retrouva le goût de la nourriture, prit plaisir aux odeurs du quotidien, sa peau redevint sensible à la chaleur et les bruits de la maison devinrent interprétables. Il semblait lentement accepter la nuit

Je me suis longuement interrogé sur le phénomène qui avait procédé à l’insensibilité totale de tous les sens par la perte d’un seul. Le refus de son malheur avait été tel que le cerveau avait bloqué en lui tout autre accès à la vie.

Petit à petit nous avons assisté au phénomène inverse : ses goûts en cuisine devinrent sophistiqués. Il goûtait les plats et ajoutait des épices, des aromates jusqu’à pleine satisfaction. Il prit plaisir au modelage, il aimait les matériaux mous. Des formes surprenantes s’élaboraient à l’image de son univers mental – au début tourmentées puis de plus en plus arrondies et harmonieuses. La lecture à voix haute prit une place importante, simple loisir au début, il demanda ensuite une lectrice à temps plein et s’orienta vers les revues scientifiques. Avec un ordinateur à recherche vocale il devint autonome. Il échangea sur la toile, noua des contacts extérieurs et bientôt il devint le plus entouré des garçons de son âge.

Il avait acquis cette philosophie propre à ceux qui, tombés dans les ténèbres, s’en relèvent en puisant en eux leurs propres ressources.

Josette