Le rayon vert

« Ah, que le temps vienne,

                                                                   Que les cœurs s’éprennent. »

 

La fracture est consommée. Eux, dont on aurait dit que l’horizon semblait infini, sans limite, sans la moindre trace de diffraction.

Jeunes déjà, Jeanne et Jean avaient, avant même de se connaître, tellement de points de convergence. Plutôt rêveurs, l’un aussi bien que l’autre, ils avaient pénétré le monde psychédélique de l’art. Jeanne, s’imaginait au Bolchoï, aérienne au sommet de son art.

Jean, qui s’était attelé dès son jeune âge au solfège, se figurait soliste ou chef d’orchestre dirigeant les musiciens avec son archet en guise de baguette.

Et puis l’adolescence est arrivée, heureuse dans les deux cas. Et le temps où ils se sont rencontrés aux cours Florent. Ça n’avait pas été le coup de foudre, mais plutôt une attirance absolue qui les emmenaient sur les rives de la poésie. Poésie des instruments, en sonates et cantates. Poésie féline des corps, jouant des arpèges. L’amour les avaient envahis, ne formant plus qu’une unité de grâce. Au sommet de l’art, ils avaient réussi à imposer sur scène, un duo magnifique, elle, sur les pointes et lui sur son alto, la faisant tournoyer sur les accords de Stravinski.

 

Je cherchais encore, deux ans après, l’anfractuosité, le grain de riz, qui a fait se craqueler la ligne d’horizon, entre Jean et Jeanne, ma petite sœur. Est-ce que la corde de l’alto était par trop tendue ? Est-ce que la fibre était inaltérable ? Non, puisqu’il y a eu rupture. Pourtant, je cherchais encore chez Jeanne, ce qui avait pu la faire dévier de sa trajectoire. Un accord pour désaccord, une fausse note ? Toujours était-il, que depuis, elle était malheureuse comme une pierre. Qui plus était, la rupture de leur engagement était lourde de conséquences. Les régisseurs fermaient leur porte progressivement. Le Bolchoï et l’Alcazar n’étaient plus qu’un mirage.

 

Il était grand temps, de rallumer les étoiles. Alors, je suis allée voir la maman de Jean, la professeure de piano. C’était elle, qui avait coaché son fils, de ses débuts jusqu’à son apogée. Je savais qu’elle comprendrait ma démarche. Elle aussi, souffrait de l’onde de choc causée par la rupture. Plus que moi, elle désirait remonter à la source du rayon vert, mais n’en trouvait pas l’origine. Pourtant, nous avions en commun la certitude que la fêlure pouvait se refermer.  C’est ainsi que de rencontre en rencontre nous avons peaufiné une stratégie de rapprochement, notre cheville ouvrière étant l’art. Ces deux-là, ne pouvaient impunément changer le bras d’appui du Penseur sans que l’art lui-même, ne réclamât justice.

Les contes de fées ont en commun l’irréalité. Pourtant ce qui est arrivé à Jeanne et Jean, est venu briser l’éphémère, pour rendre à nouveau réel non seulement ce duo d’artiste exceptionnel, mais également de ressouder ce couple d’amoureux, comme si le grain de riz s’était dissous.

L’événement a eu lieu, dans une galerie d’art. Jean avait donné un rendez-vous à un ami, pour lui rendre une partition. Jeanne, par ailleurs, même jour, même heure, avait trouvé refuge en ce même lieu pour s’abriter d’un violent orage…

                   D.D’O