Le rayon vert – 2

« Ah, que le temps vienne

où les cœurs s’éprennent. »

 Il avait toujours aimé ces vers dont l’auteur lui avait depuis longtemps échappé. D’ailleurs, qui les avait écrits lui importait peu, seul le sens et la mélodie comptaient à ses yeux. Ce matin-là, il s’était comme souvent laissé aller à le poursuivre… « le temps des amours, le temps des toujours, le jeu lumineux du désir dans tes yeux », déclamait-il en valsant, seul dans son salon aux volets clos. Les rayons de lumière filtrant au travers des lattes de bois se brisaient sur les arêtes des murs, il tournait de plus en plus vite, s’étourdissant à la limite de l’équilibre. Il était hors du temps, au bord de l’évanouissement et le jeu des couleurs se diffractant comme dans le kaléidoscope de son enfance le fascinait. Quand il finit par s’écrouler sur le lit, il ne dérangea même pas le chat, habitué à ces gesticulations intempestives. L’animal qui l’observait depuis un moment se contenta de laisser la place libre à l’endroit où le corps allait irrémédiablement chuter. Un flot de lumière envahit la pièce quand il ouvrit les volets, étirant les ombres des arbres de la place sur le parquet et le mur opposé. Les lignes déviées définissaient des bordures insolites que son imagination utilisa pour créer des formes humaines lascives, parfois grotesques. Il s’arracha à sa contemplation pour se préparer.

C’était aujourd’hui le grand jour, l’accomplissement de son rêve, le fruit d’un long parcours. Il allait épouser Sarah, son avenir l’éblouissait … la vie facile, l’argent, le luxe, pour lui en tous cas. Rien dans sa vie ne l’avait prédisposé à fréquenter le milieu de sa future épouse. Il n’avait pour lui que son physique avantageux et son talent de beau parleur. Avant Sarah, il avait connu Anna, une jeune femme dont il avait été éperdument amoureux, jusqu’à la suivre à des milliers de kilomètres. Il s’était endetté pour elle, s’était brouillé avec sa famille, aurait tout fait pour ses yeux, ses beaux yeux qu’il comparait à des diamants, le soir quand un rayon de lune s’y reflétait. Puis elle l’avait quitté sans prévenir. Un mot sur la table « Adieu. Vis ta vie ». Par quel hasard avait-il rencontré Sarah ? Il ne s’en souvenait plus mais elle était la chance à saisir, une fille stable, amoureuse de lui au point de ne pas se rendre compte qu’il ne l’aimait pas. « La chance à saisir », se répétait-il ce matin-là en se préparant soigneusement. Il ne lui restait plus qu’à remettre la main sur sa cravate, son témoin devait passer le prendre dans quelques minutes. Il cria « Entre !» au premier coup de sonnette et courut ouvrir la porte. Anna se tenait sur le seuil, un sourire timide au coin des lèvres, les yeux étincelants, ces yeux qu’il aimait tant. Et sa vie, pour les yeux d’Anna, lentement s’empoisonna. Il n’irait pas au mariage.

Annie