Cure de chantilly

— Et pourquoi un autre jour ?

— Parce que la patronne n’est pas là.

Et en même temps, le vieux et l’enfant ont dit :

— C’est ma fille

— C’est ma mère.

— Très bien. Je reviens demain.

Et je suis sortie. La fillette avait lâché sa corde à sauter et elle m’avait suivie dans la rue. Elle marchait à côté de moi, me dévisageant avec curiosité.

— Tu te sens vraiment capable de vendre des robes de mariée ?

— Et pourquoi pas ?

— Ben… A-t-elle répondu avec un geste vague en direction de mon jean déchiré aux genoux, de mes godillots noirs et boueux.

Il est vrai que j’avais été happée par l’affichette scotchée sur la porte : je n’en avais compris que l’idée qu’on proposait là un travail rémunéré et j’avais occulté la qualification nécessaire pour occuper cet emploi.

Certes, j’avais été vendeuse plusieurs mois de suite, vendeuse sur les marchés. J’y proposais des bonnets de laine et des gants tricotés par la tante de la grand-mère de mon copain de l’époque. Et je vendais bien : d’abord parce que je suis très sociable, ensuite parce que ces bonnets étaient tricotés dans une laine très douce qui ne piquait pas et enfin, parce que j’étais la seule au milieu des étals de fringues à proposer aux clientes un miroir en pied.

Mais les temps avaient changé. Là, maintenant, j’étais au bout de ma bourse. J’étais prête à me déclarer « expérimentée » en n’importe quoi.

Comme je restais silencieuse, elle avait repris :

— Je m’appelle Rose et j’ai huit ans et toi ?

— Je m’appelle Iris et j’ai…Ça ne te regarde pas.

Rose m’examinait :

—Il suffirait sûrement que tu t’habilles autrement pour que ça marche… Viens, suis-moi, j’ai une idée.

Et j’ai suivi cette gamine haute comme trois pommes mais pleine d’aplomb. Nous avons tourné dans une ruelle à une dizaine de mètres de la boutique. Elle s’est arrêtée devant une porte métallique mangée par la rouille qu’elle a poussée d’un coup de pied.

— Viens.

J’ai hésité un instant.

— Viens, je te dis. On risque rien ici, il n’y a jamais personne.

Et là… on se serait cru dans l’immense vestiaire d’un théâtre : sur des cintres serrés sur des portants, des robes, des manteaux, des gilets, des chemises, des costumes de toutes époques, tous plus colorés et chamarrés les uns que les autres ; sur des étagères, des chapeaux ; dans des casiers, des chaussures — bottes, sandales, escarpins —, bref, tout ce qui peut… Habiller… non, le mot est faible ! Tout ce qui est parure pour une femme !

Rose m’a tirée de mon émerveillement de son ton décidé.

— On va trouver un habit de vendeuse de robe de mariée ; c’est pas si facile, il ne faut pas se tromper.

Et elle a choisi pour moi une petite robe jaune fleurie avec des manches ballon, des escarpins vernis noir à brides et un minuscule chapeau vert émeraude orné d’une broche de nacre.

— Voilà. C’est ta taille.

Je n’ai pas discuté.

— Reviens à la boutique demain, vers onze heures, maman sera là.

Et le lendemain, à l’heure dite, habillée comme une vraie postulante à un emploi de vendeuse de robes de mariée, je me suis présentée de nouveau à la boutique.

Rose ne sautait plus à la corde dans la cabine d’essayage, elle lisait assise derrière la caisse. Elle a jeté vers moi un coup d’œil approbateur et s’est replongée dans sa lecture.

Une femme vêtue de rouge discutait avec un homme très grand et mince qui me tournait le dos. C’était certainement la patronne et mère de Rose : elle avait la même tignasse rousse et les mêmes yeux bleu clair frangés de cils très pâles. À ce que je compris, en écoutant leur conversation, l’homme, qui s’exprimait avec un léger accent anglais, venait proposer ses créations. Ma — peut-être — future patronne se montrait fort intéressée et admirative du book dont elle feuilletait les pages.

Quand il s’est retourné pour prendre congé et se diriger vers la porte, il a posé sur moi un regard tendre et rieur. J’ai su alors, dès cet instant que je ne vendrai pas de robes de mariée dans la boutique de la mère de Rose ; que ce serait moi qui porterai une des créations de cet homme pour l’épouser dans une petite église fortifiée du Devonshire…

Danielle