Microfictions 2018 – Régis Jauffret

« C’est pas grave je peux attendre! »

La boutique était encombrée de vêtements exotiques colorés, d’indiennes peintes, de gilets fleuris baignant dans une odeur pénétrante de myrrhe et d’encens. Nous étions en pleine époque « peace and love », « l’amour pas la guerre », « US go home » époque guerre du Viet Nam, chemin de Katmandou, rêves d’autres mondes embués dans les vapeurs d’alcool et de marijuana que nous découvrions joyeusement imaginant avoir trouvé la potion magique qui transformerait le rêve en réalité.

Je cherchais un emploi d’étudiante, j’habitais Montréal depuis peu et me confrontais au marché du travail nord-américain : embauché le matin, viré trois jours après. Ce n’était pas grave car on retrouvait toujours un emploi qu’on dirait précaire aujourd’hui mais qui avait le mérite de nous permettre d’accumuler un petit pactole nécessaire au financement des études universitaires.

Par chance mes parents subvenaient à mes besoins. La situation était confortable mais la rudesse du marché du travail me sautait aux yeux, moi qui avais jusqu’alors vécu dans la tranquillité d’un monde familial protégé et aimant.

J’insistais pour rencontrer la patronne et surtout j’avais envie de cette place. Le magasin se situait au cœur de la ville dans une partie populaire animée, le salaire n’était pas mirobolant mais me convenait et l’occupation plutôt tranquille. Le seul effort à fournir : parler anglais. Je me débrouillais.

Le vieux s’agaçait de me voir attendre et finit par hocher la tête et m’oublier. Chacun s’installait dans sa bulle : la petite fille chantonnait en sautillant à la corde, le vieux plaçait et déplaçait les vêtements en bougonnant et moi, j’observais le va-et-vient des passants dans la rue. Certains s’arrêtaient devant la vitrine, repartaient.

Une jeune femme se planta devant la porte et lut l’écriteau « cherchons vendeuse »

Elle entra. Grande, blonde elle se présenta avec un fort accent slave. Les mots roulaient dans sa bouche, se chevauchaient, passant du français approximatif à l’anglais rudimentaire.

« Je veux le travail de vendeuse, je sais faire tout ce que vous voulez, tous les jours même la nuit. J’ai besoin de vivre et de manger ».

Estomaquée par son aplomb, je l’observais, me disant que je n’avais pas eu les mêmes arguments qu’elle pour obtenir la place. Elle était plus âgée que moi. Je mis ça sur le compte de l’expérience. Ce n’était pas son premier emploi. Et quand il s’agit de survie on trouve les arguments pour se faire entendre.

Le vieux lui dit d’attendre la patronne. « J’attendrai le temps qu’il faudra ». Elle s’approcha de moi et me sourit doucement.

« Toi aussi tu viens pour la place ? »

« Oui »

« D’où viens-tu ? »

« J’habite Montréal, je suis française, et toi ? »

« Ukraine »

Alors, elle me raconta son histoire : L’opportunité d’un voyage à l’ouest avec une chorale, comment elle avait réussi à détourner l’attention des « accompagnateurs », les caches, la peur de se faire prendre, l’arrestation par la police de l’ouest, l’internement dans un centre de rétention, les questions : espionne ? Agent double ? Si jeune et partir seule, les parents, la famille ?

Pourquoi le Canada ? Parce qu’elle y avait déjà de la famille, des juifs ukrainiens, rescapés des camps qui avaient pris le chemin de l’exil plutôt que de retrouver un nouveau ghetto destructeur, cette fois-ci, sous la botte soviétique. Elle réussit à rejoindre le Canada mais n’avait pas retrouvé sa famille. Du reste je n’ai jamais trop su si cette famille existait vraiment. Son scénario était plausible, son histoire tellement tragique et extravagante que j’avais du mal à la croire. Je la regardais, elle me souriait doucement.

J’étais sous le choc.

« Je pourrais écrire un livre me dit-elle, mais j’attends encore un peu, il me manque le dernier chapitre ».

La porte d’entrée du magasin s’ouvrit brusquement. La patronne, une vieille femme desséchée, l’œil bleu, vif, pétillant nous regarda avec insistance « C’est pour l’annonce ? »

Nastia se leva brusquement.

« Oui madame, je peux commencer tout de suite ». Elle se tourna vers moi en souriant doucement l’air de dire « J’en ai tellement besoin »

Je m’approchais d’elle et lui soufflais « Bonne chance ».

Je sortis et marchai un peu abasourdi, je venais de recevoir ma première leçon de vie.

Jamais je n’ai revu Nastia, mais je crois que ce jour-là, en poussant la porte de cette boutique miteuse, elle avait ouvert le dernier chapitre de sa vie tragique et chaotique.

M.Odile Jouveau