Dans ma rue

Vers 6h30, un vent léger soulève à peine quelques volutes de sable terreux. Il n’y a pas un bruit dans ma rue. La plupart des habitants dorment encore. Le soleil commence tout juste à éclairer les toits en terrasse. Les ombres de la nuit s’évaporent lentement. Un noir encore un peu noir enveloppe toujours les porches et les fenêtres. L’atmosphère est alanguie, pas encore réveillée aux bruits de la journée naissante.

D’un petit mouvement lent, méfiant, en alerte, la petite salamandre d’un ocre tirant sur un vert écaillé s’est déplacée, cherchant un appui stratégique pour une proie hypothétique. Puis, calée sur une fêlure de pierre, elle dresse sa tête, semblant profiter de ces derniers instants de fraîcheur.

Il est environ 7hoo maintenant, nous sommes un mardi, je le sais car je reconnais d’abord le tintement des sabots, puis je vois Ali ben Hamid avec sa djellaba tout élimée d’un blanc indéterminé, qui recouvre de part et d’autre les paniers abondamment remplis de légumes et posés à cru sur son pauvre bourricot. Comme d’habitude, il sera le premier à s’installer sur la petite place en contrebas que je devine à peine.

Le soleil a progressé et baigne maintenant la ruelle à hauteur des moucharabiehs. Je discerne des formes derrière les lattis d’en face, probablement Fatma qui va monter son linge. La salamandre est restée impassible au bruit de la mule, quant à Ali, il n’a même pas dû l’apercevoir, avec sa tête engoncée dans son burnous et sa capuche jusqu’aux yeux.

Ça y est,  la lumière explose, les fenêtres éclairent désormais jusqu’au moindre détail de l’architecture désuète des porches. On approche de 8h30, la perspective de tout à l’heure vient de partir en éclats. Les dix à douze habitants de ma rue, sortent les uns derrière les autres, dans le chuchotement du matin qui semble assourdissant par rapport à l’instant d’avant. Pendant près d’une demi-heure, c’est un frémissement pétillant de couleurs que seuls les petits écoliers peuvent porter.

Le petit Fahloun pleurniche, il ne veut pas quitter sa maman. C’est Djamila, sa grande sœur au visage fermé qui a hérité  de la corvée, Fahloun a perdu sa babouche. La salamandre s’est repliée, craignant pour sa tranquillité.

Il est 9h00 environ, le ciel est magnifiquement bleu, il n’y a plus le moindre souffle de vent, les parents de tout à l’heure sont rentrés. La salamandre a refait son apparition, j’ai beau écarquiller les yeux, je jurerais qu’elle n’a jamais bougé, même angle d’exposition, même position sur la même fêlure de pierre. Tout reprend sa place, les ocres, les blancs, les gris auxquels s’ajoute toutefois, une houle molle de draps et de linges de maison qui s’alignent sur les terrasses.

Enfin, le tableau se complète quand, en contrebas, s’installent sur un carton maintes fois utilisé, les deux vieux enrubannés, prêts à en découdre pour leur dix-millième partie de cartes.

Il est à peine 9h30, je quitte mon poste d’observation. Je me suis encore attardé sur ce spectacle de la rue, quant à la  salamandre, elle est restée.

D.D’O