A travers un moucharabieh

Ma vie s’égrène aux sons des appels à la prière.

6h12 – Celui du lever du soleil et du mien. La ville s’éveille, les hommes, les animaux et les fontaines répondent aux sollicitations d’un nouveau jour. Mon œil   à  peine ouvert et larmoyant de kohol se colle aux croisillons. Je n’ai pas pris le temps de m’habiller, je veux m’offrir à ces corps extérieurs. Les jarres se remplissent autour du puits, le four à pain fume. Que fait ce chien accroupi sur le pavé usé? Je scrute sa défécation, seul coup de théâtre de cette comédie. Les hommes blancs de turbans et de djellabas forment un cortège vers la mosquée que je ne peux voir même en tendant le cou. Heureusement mes oreilles sont mes yeux. Un homme svelte, jeune, d’un port de tête royal s’arrête près du chien et lui parle. Je voudrais être chien pour qu’on me regarde aussi. Que lui et lui seul s’intéresse à moi. Je m’allonge, m’endors avec lui à mes cotés et rêve.
Un mince rayon de soleil s’immisce et éclaire mon visage au moment d’Asr. Je sais qu’il a dépassé le méridien et que la mi-journée  claironnée par le muezzin sera encore un moment de solitude. Je devine le sommet du minaret d’où émerge le chant. J’entends mes sœurs qui m’appellent pour la préparation du repas. L’animation règne en ce jour de marché. Quand pourrais-je avec les autres femmes toucher ces étoffes chatoyantes, gouter les fruits chauds et juteux et m’approcher de mon prince? Je le cherche dans la foule mais ma vision tronquée ne permet pas de l’identifier. Un petit groupe de jeunes gens entourent la fontaine, se purifient et se dirigent vers la mosquée. Il est là, de dos, je le reconnais, les jambes solides et le pas décidé. Pourquoi ne s’approche-t-il pas de ce moucharabieh pour que mon imagination cesse de s’affoler et que ses traits soient fixés. J’envie la vieille édentée qui ploie sous le poids de ses sacs de feuillage qui le frôle sans être bouleversée. La voix de la première épouse m’ordonne de rejoindre les travaux domestiques.

3ème appel à la prière. Le soleil brûle, je devine la chaleur, la soif et l’inaction. Moi je suis au frais, une pastèque à disposition ainsi que des pâtisseries luisantes de miel. J’ai trop mangé déjà et mon corps explose. C’est comme cela que je lui plais mais je veux cesser de manger et me refuser à lui. La dentelle d’ombre et de soleil me meurtrit les yeux, mes oreilles souffrent de ce que la mosquée m’offre de chants. Il regarde vers moi, mais le sait-il? Assis à l’ombre d’un âne, il se repose. Il est mon rêve d’amour et d’existence. Une lumière tombe sur lui renforçant l’ombre de toutes les autres scènes. Mais il ne sait rien. Je voudrais chanter pour lui, me parfumer pour lui, me montrer à lui.

Voilà Maghrib : enfin le coucher du soleil. Pour moi, l’annonce d’espionnage et de malheur. La ritournelle reprend, le cortège des hommes blafards aussi, allez retrouver Dieu et la paix ! Mes yeux se brouillent, plus d’animation, même le chien et l’âne m’abandonnent. Quant à l’homme, je le vois trainer une charrette de cuvettes et de seaux, bleus, verts, rouges cadeaux fabuleux pour sa jeune épousée ou pour sa mère?

Dernière Namaz. L’œil collé à la paroi devine la nuit tombée et la lueur du crépuscule qui disparait. Je ferme le volet, me rends vers les bains, m’apprête pour la nuit, cheveux brossés, yeux bordés de khôl, dents éclatantes.

Il m’attend.

RMQ